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MUSÉE

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Jean Puy – (Roanne 1876- Roanne 1960) – Un peintre et la couleur du temps

« Vous, Puy, vous ne trichez pas, vous osez peindre ! » (Gustave Coquiot -1920) Pour beaucoup, Jean Puy est un lycée. Des hauts plafonds grandiloquents, des préfabriqués frileux, des photos de classe amidonnées dans la cour d’honneur, des clopes fumées en cachette des pions, des chocs émotionnels dus à l’exercice  non consenti du lancer de poids,  et, sur un mur, quelque part en face, le tag « sous les pavés, la plage ». Bien …

Musée Joseph Déchelette – L’histoire en marche 2/2

On vous l’avait annoncé : notre musée a trop à dire pour se contenter d’un seul article. Son histoire ne pouvant s’écrire en marge, le voici donc de retour sur notre estrade, la voix chauffée, le port altier. Il ne craint ni les moments de solitude ni les trous de mémoire, car des souffleurs, et pas n’importe lesquels,  l’accompagnent.  Ils ont eu un long début d’éternité pour lui faire apprendre son texte, embarqués qu’ils étaient …

Musée Joseph Déchelette – Les beaux arts en action 1ère partie /2

Que voulez-vous, il y a des gens comme çà, qui ne peuvent pas s’empêcher de dépoussiérer, de changer les meubles de place, d’intervertir les bibelots, et de regarder sous les tapis. Qui vont même, parfois, jusqu’à fouiner dans le grenier, l’ordonner, oui, ordonner le grenier, réveiller les esprits, et détruire des décennies de tissage arachnéen.
Vous voyez de qui on veut parler ? Ceux capables de ranger les yaourts par date de péremption, de mettre de jolies petites étiquettes sur les bocaux, rangés par famille d’ingrédients puis par taille, de savoir où se trouvent les attaches parisiennes pour que le petit fasse un tableau animé, ou le bouton de rechange d’un manteau acheté en 84, car ils sont aussi tout à fait capables d’avoir gardé le ticket de caisse dans la pochette comptable « achats vestimentaires de 1984 ». Ceux là sont les mêmes qui, en arrivant chez vous, vous demandent pourquoi vous n’avez toujours pas de cuisine à l’américaine, se proposent pour vous aider à péter les murs et « on en profitera pour enlever le point de croix du caniche inconnu et pour séparer la desserte Ikéa du guéridon Louis XVI ». Ceux qui, petits, titillaient sans les détruire les fourmilières pour que les fourmis remettent tout bien propre…
Nathalie Pierron, directrice de notre Musée Joseph Déchelette, est un spécimen de ce genre, la dimension psychopathe en moins. Arrivée au printemps 2017, elle a décidé, sans coup de pied dans la fourmilière, mais avec la ferme intention d’attirer le public, de créer un lien avec l’art de notre temps et de redynamiser le parcours muséographique. Amateurs de faïences révolutionnaires ou de nécropoles antiques, ne tremblez pas, votre musée ne rend pas ses collections. Mais l’actuelle exposition d’Eugène Leroy donne le ton, fixe la barre et ouvre grand les portes de la contemporanéité. Disons qu’un vent nouveau arrive, qui risque bien de faire voler quelques assiettes… Ma foi…du moment qu’on ne touche pas à notre Picasso…

Zébulon des temps modernes

Ce personnage fictif, un tantinet hyperactif du manège enchanté, est sorti du bois joli pour révolutionner notre musée. Nathalie Pierron est une historienne de l’art, contemporanéiste, pour qui les notions de partage et de transmission sont au coeur de tout projet. Elle a d’ailleurs longtemps alterné les postes d’enseignante et d’attachée culturelle, en France et en Suisse, histoire de compliquer le calcul de ses points retraite. Lyonnaise de naissance, elle a dernièrement souhaité revenir en Rhône Alpes, en jetant son dévolu sur notre musée, « où il y a tout à faire ». Alors, puisqu’elle aime travailler sur le long terme et que la rénovation est inscrite à l’ordre du jour, Nathalie a de quoi nourrir ses ardeurs. En arrivant en mai 2017, elle a commencé par reformer une équipe et créer un poste de chargée de communication. Elle a constaté qu’un retard de 25 ans avait été pris dans la numérisation des collections, qu’il s’agisse des herbiers, des trésors textiles ou des quelques 28 000 objets qui constituent une richesse patrimoniale bien supérieure à celle d’un petit musée. Qui sait, par exemple, que nous avons un Picasso à Roanne ? Et surtout, qui l’a vu ? Classé « Musée de France », Joseph Déchelette a une mission, certes, de conservation, mais il faut agrandir les réserves et renouveler ce qui est donné à voir au public, en créant des ensembles plus cohérents et plus attractifs. Et, même si les budgets sont contraints et notre musée classé Monument Historique, il est impossible de faire l’économie d’un parcours muséographique correct et de la mise en accessibilité de l’Hôtel Valence. « N’oublions pas que les musées qui ferment, ça existe », et il serait dommage, voire dommageable, de louper le coche alors que l’offre culturelle à Roanne commence à prendre sérieusement.

Du rififi au musée

Il ne s’agit pas uniquement d’enlever les spots des années 80 ou les bleus et jaunes Giverny sur les murs. L’idée est aussi, et surtout, de renouer avec l’alternance, d’avoir non seulement un musée encyclopédique de faïences et d’archéologie, mais également un musée vivant, animé, capable d’interagir avec ses contemporains. Nathalie souhaite respecter son engagement d’historienne et miser sur l’avenir en s’appuyant sur le passé : les réserves cachent, par exemple, des trésors d’histoire de l’industrie textile et il est impensable de ne pas sauver et exposer ces pans de collection. Tout comme il apparaît primordial de faire venir des artistes contemporains, d’organiser des performances, des conférences, des séances de dessin Modèle Vivant, d’être acteur des journées du Patrimoine, d’entretenir d’étroites relations avec d’autres structures culturelles (le Théâtre, le festival Cinécourt Animé…), et, bien sûr, de faire venir les enfants. Ceux-ci, lors de visites pédagogiques, sont d’ailleurs en train de fouiller les réserves pour préparer « leur musée », visible au printemps 2019. Durant cette même période, de mars à juillet, une exposition temporaire, Muséalies 2, abordera le thème « Faces, Masques et Portraits », et proposera une traversée des visageités du monde. Le musée Picasso nous prêtera pour l’occasion une sculpture de sa période surréaliste, qui côtoiera la gravure que nous possédons déjà.

« Eugène et Valentine » – 1935/1985 ©ADAGP, Paris, 2018
« Paysage » – 1966 ©ADAGP, Paris, 2018

La lumière en invitée

L’exposition temporaire actuelle est, jusqu’au 14 janvier, consacrée à Eugène Leroy, un des grands peintres français de la 2ème moitié du XXème siècle, dont l’oeuvre fait partie des collections de notre ville depuis que Jacques Bornibus, conservateur du musée de Roanne de 1965 à 1983, l’y a fait entrer. Mort en 2000, Leroy a passé sa vie à revenir compulsivement sur ses oeuvres. Son travail d’épaisseur, d’empâtements successifs, de peinture littéralement pétrie de sa main sur la toile, témoigne de son obsession pour la lumière dans la couleur peinte, et de son appétit gourmand pour la matière picturale elle-même. Pour lui, la lumière EST le tableau, entourée d’ombres, figure fantomatique surgissant des oeuvres. L’exposition s’articule, sur 3 niveaux, autour de l’omniprésence, chez Leroy, de certains thèmes : les têtes, les nus et les paysages. Avec, en pièces centrales, « Eugène et Valentine », commencé en 1935 et achevé en 1985, et son lumineux Paysage de 1966.
S’il manque à cet article l’histoire de notre Musée Joseph Déchelette, c’est qu’il y a trop à en dire pour n’en faire qu’un. C’est donc dans le prochain numéro que nous vous livrerons la suite, non chronologique, de ce reportage. Il nous a semblé opportun de mettre ici en lumière la phase de redéfinition culturelle abordée depuis peu, son ancrage dans notre présent et la réaffirmation de son existence dans un réseau national, avant d’interroger le passé. Une analyse, en somme, sans hypnose ni divan, d’un petit musée conçu dans l’amour qui doit aujourd’hui continuer de se construire, comme un grand, qu’il deviendra assurément.

Photos ©Élodie GANGER
www.museederoanne.fr

MARTELANCHE – La République en glaise

Une petite fille de 10 ans observe, lors d’une veillée, son père qui nettoie la glaise de ses sabots. Nous ne sommes pas en plein anachronisme ni dans une communauté Amish de la côte roannaise, mais à Saint Romain La Motte, en 1900. Pierre Martelanche, modeste vigneron de 51 ans, s’apprête à gagner sa part d’éternité car sa fille lui demande de modeler, avec cette glaise, un vase pour ses fleurs. Il accomplit ce geste fondateur. En effet, jusqu’à sa mort en 1923, sans cesser, il fera naître sous ses doigts ses représentations de la féminité, de l’indispensable progrès et de ce qui compose son ADN : la lutte contre les injustices de tous ordres, la laïcité, l’éducation en alternative aux guerres assassines, et la femme comme avenir de l’homme. Soit le pire cauchemar d’Eric Zemmour. 

Mais les grands humanistes d’aujourd’hui étant les aliénés d’hier, Pierre est un fou en son temps. Alors, même si ses œuvres, ses plaidoyers, sont à l’abri dans le « petit musée » qu’il leur a construit, elles connaissent le mépris, le rejet, puis l’oubli et les intempéries. Car l’opprobre est jetée, aussi, sur ses descendants. Figurez-vous, si en plus ils avaient été roux. Galilée et son idée d’arrondir les angles…passe encore, mais prôner le libre accès à la connaissance pour rompre avec le déterminisme social ou biologique et hisser les valeurs républicaines bien au dessus des instincts sanguinaires…même Jaurès a dû finalement regretter, en ces temps de grand nationalisme. 

Ainsi donc, pendant un siècle, le temps ronge, sans les abattre, les œuvres de Pierre. Elles attendent, presque à tombeau ouvert, une heure plus propice, plus clémente, plus tolérante, pour lui offrir une reconnaissance posthume.  Cette heure bénie arrive puisqu’en 2011, elles sont enfin redécouvertes et qu’ un petit monde d’initiés se démène depuis pour les ramener à la vie. Oh…non pas que notre époque soit une ère d’amour pour tous et en toutes parts, mais les esprits sains ont accepté l’idée qu’une femme, même pauvre, pouvait apprendre à lire.

Du sanctuaire pantelant, à l’orée d’un champ de maïs de Saint Romain La Motte, à l’espace de restauration du Musée des Confluences de Lyon, nous vous livrons l’hallucinante histoire de sculptures « messagères », véritables trésors d’art brut, et d’un homme simple, un « juste »  marginalisé, qui fut pourtant leur céleste père.

 

Un homme à femme 

Pierre (vous permettez que je vous appelle Pierre?) naît en 1849 à Saint Romain La Motte. Un garçon simple dans le monde rural et cruel d’alors, peuplé d’âmes fortes à la Jean Giono. A 16 ans, il part à Saint Germain Lespinasse pour se mettre au service de bourgeois, et occuper, grâce à sa polyvalence naturelle, différentes fonctions. Mais il doit bientôt apprendre à marcher au pas et c’est en pleine guerre de 1870 qu’il poursuit un service militaire fatalement très réaliste. Sans autre choix, il goutte, à 20 ans, la violence, la baïonnette, la mort, la peur, et ne cessera jamais de les régurgiter. La débâcle et le sang versé le marquent sans retour et il revient éternellement acquis à la cause pacifiste. Il reprend son travail puis acquiert son indépendance en achetant une parcelle de bois. Il construit là sa demeure, se fait vigneron et fonde une famille. 

Pierre a pleinement conscience de son manque d’instruction et focalise sur un renouvellement de la pensée et des manières de vivre. Pour lui, seule l’éducation pour tous peut venir à bout des guerres. Entouré de ses filles, il refuse de s’inscrire à la course à la virilité et considère que toutes les Pénélopes du monde ont d’autres missions que celle de faire et défaire une tapisserie. En cela, il est sûrement le premier féministe que SRLM ait porté. Nous ne parlons pas du féminisme d’Alexandre Dumas fils, probable inventeur du terme, pour qui il s’agissait d’une pathologie féminisant les hommes, ni, pour ses détracteurs d’aujourd’hui, de celui d’une  bande de chieuses poilues et castratrices, mais de celui visant à atteindre l’égalité des droits entre hommes et femmes dans la société civile et dans la sphère privée. Car pour Pierre, c’est une idée fixe : les conflits cesseront lorsque le rôle des femmes sera revalorisé, lorsqu’elles iront à l’école et porteront les valeurs de la République. On criera à l’idéalisme  mais,  naturellement donc, lorsque sa fille extrait l’artiste de sa chrysalide, c’est une silhouette de femme qu’il modèle dans l’argile.  Suivent des personnages allégoriques, des colonnes décorées, des fresques en bas-relief, des inscriptions murales calligraphiées, des odes à « Victor Hugau » et, partout, des femmes représentant la paix, la justice, la laïcité, des naïades plantureuses, des Mariannes institutrices… Pierre protège alors ses œuvres dans son « Petit Musée » : une maison de vignes qu’il moule et cuit lui-même. Rien de grandiloquent ni d’ostentatoire. Il fait venir un photographe, commande des cartes postales, essaye d’attirer les gens et de les inciter à des dons pour financer une école publique. Mais l’heure n’étant pas aux rubans oranges ni à l’émancipation des femmes et des masses laborieuses, le monde rural qui l’entoure a vite fait de faire de lui un intouchable farfelu, un hurluberlu, un aliéné et, si l’académie accepte son projet, aucune des trois communes concernées ne le soutient. Alors cet humaniste qui a raison trop tôt, meurt en « laïcart », en paysan moraliste, et sa descendance de se faire toute petite devant un héritage bien lourd à porter.

Son Petit Musée devient le suprême asile des œuvres d’un fou et la vigne finit de le cacher au monde…

 

Un trésor d’art brut

Afin de déterminer si la littérature peut aider la côte roannaise à sortir de son enclave, une enquête singulière est confiée en mai 2011 à l’ethnologue Jean-Yves Loude, à la photographe ethnologue Viviane Lièvre et au kinésithérapeute Alain Jouve, également ânier. L’expédition « Voyage avec mes ânes en Côte Roannaise » s’arrête le 13 juin à SRLM. Gabriel Boucher, adjoint au maire, les mène jusqu’à ce trésor enfoui dont, lui, est fier. Car Pierre Martelanche est son arrière grand-père, ce paysan inculte aux idées lumineuses, dont l’argumentaire d’argile s’offre soudain à leurs yeux. Les tours de Babel s’effondrent, le Dialogue des Nations fait la gueule, la République Triomphante bat de l’aile et les colombes sont bien fatiguées…Cependant, un silence de cathédrale sacralise l’instant. L’urgence est alors d’épargner un hiver supplémentaire aux œuvres entassées là, à bout de souffle, et de « sortir de l’ombre une utopie encrée dans la terre ».  Les compétences s’organisent et en décembre, le trésor est installé dans un endroit aménagé par Gabriel, aidé par la restauratrice Colette Brussieux. Philippe Lespinasse, cinéaste connu pour ses reportages à Thalassa et Faut Pas Rêver, documentaliste lié au Musée de Lausanne (référence de l’art brut européen), tourne un documentaire. Laurent Danchin, spécialiste des arts bruts et singuliers en Europe, décide d’informer le réseau international de la découverte et préconise d’associer le petit Musée à une œuvre sociale. En janvier 2013, une association est fondée et au printemps, une souscription est lancée. Le Petit Musée est bientôt inclus dans le site du Musée de Lausanne et retenu pour une inscription au titre des Monuments Historiques. Les reconnaissances se succèdent et en juin 2017, « Les Amis du Petit Musée de Pierre Martelanche » obtiennent le « Prix Auhralpin du Patrimoine  ». En octobre, le Musée des Confluences s’engage à transporter et à accueillir l’ensemble des sculptures dans l’espace privilégié de restauration. La mairie de SRLM accepte le principe de donation des œuvres à la commune, à charge pour elle de les restaurer, entretenir et montrer au public, tandis que l’association planche sur la création d’un espace qui leur serait dédié. 

 

Nous avons rencontré Gabriel et, un peu, grâce à lui, son illustre grand-père. Nous avons retenu notre souffle, notre émotion, car le passage du temps n’a en rien altéré sa pensée. En parfait descendant du siècle des Lumières, même s’il ignorait peut-être cette filiation, Pierre était instinctivement en lutte contre la pensée unique, le sexisme, l’oppression, et a tenté une croisade en terres de patriarcat et de nationalisme. S’il avait une compréhension très fine du monde qui l’entourait, il en a largement surestimé la capacité d’éveil. Bien sûr, il avait pris toute la mesure du pouvoir de la misère, qu’elle soit intellectuelle ou sociale, ce passe-partout de la domination, du riche sur le pauvre, du nord sur le sud, de l’homme sur la femme, cet incubateur d’extrémismes, de conflits, de crimes contre l’humanité. Aujourd’hui encore, la misère nous monte les uns contre les autres, et les dominants se fendent bien la gueule en nous regardant faire, puisque nos bouffonneries durent depuis la nuit des temps. Alors de grâce donnons-nous les moyens de conserver ces œuvres près de nous, de leur faire un endroit bien à elles à Saint Romain ou à Roanne. Ainsi, si la maison brûle, au moins aurons-nous vu quelques instants la lumière, avant de sortir les masques et de sauver, en nous, ce qu’il restera d’humanité. 

« Il faudrait que le passage de la vie soit une étude de réforme de soi-même, ce qui améliorerait l’humanité ». Pierre Martelanche

 

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