Reportage - Interview

Interview – Virginie Barjonet Danseuse & Chorégraphe – Cie Dynamo

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Elle a réussi là où Icare, exalté et grisé en fendant l’air, a fait fondre la cire de ses ailes en s’approchant trop près du soleil. Un rêve nocturne, pénétrant et récurrent, a donné un mouvement d’envol à sa vie, et, à ceux qui la regardent, la sensation grandiose et planante, de l’accompagner dans son échappée belle. Car Virginie passe beaucoup de temps en l’air, sans ailes battantes, ni moteur, ni opiacés. Souvent suspendue à un fil, comme une vie d’homme, elle s’élève au dessus du terre à terre et des réalités abruptes, avec la légèreté d’un ange. Un cerf-volant humain, même au delà, très féminin, bravant et mettant en scène sa condition de créature terrestre.

Virginie Barjonet est danseuse, avant tout, chorégraphe et directrice artistique de la «Compagnie Dynamo», qu’elle a créée et installée à Roanne en 2001. Elle interprète librement les questionnements liés à nos vies actuelles, dans une danse contemporaine, aérienne, intelligible et donc lisible par tous. Racée, poids plume doux et délicat, toute en fibres et en majesté, elle fait cohabiter la danse au sol et en suspension. La corde comme prolongement du danseur, les baudriers, les tissus élastiques, les bungees, les poulies, les trapèzes…sont autant d’instruments à son langage. A l’instar d’une machine dynamo, mais à des fins non électriques, elle convertit une énergie humaine en énergie circulaire et artistique.

Elle nous parle du consumérisme, de l’hyper-connexion, de l’écrasante prépondérance de l’image, des clichés sur les modèles de réussite ou de bonheur standardisé, et de tout ce qui atrophie notre liberté…en nous incitant à l’envol et au détachement. Une grâce presque aquatique est propulsée dans les airs et c’est en voltigeant que Virginie part en quête de sa liberté fantasmée.

Rencontre avec une danseuse qui vous donnera l’envie, plus durablement qu’un chanteur, de faire comme l’oiseau et de décoller pour l’essentiel… (photo: @Hermione-Elastonautes)

Virginie, comment s’est construitE ton histoire ?

Ma mère avait une école de danse à Roanne et j’ai appris à ses côtés. A 12 ans, je suis partie au Conservatoire de Lyon et en suis sortie médaillée d’or. Quatre ans après, j’’ai obtenu un diplôme d’état de professeur de danse à l’école Epsedanse de Montpellier. J’ai une formation classique mais c’est via la danse contemporaine que j’ai trouvé le moyen de m’exprimer. J’ai dansé pour différentes compagnies qui mélangeaient le théâtre et la danse et puis j’ai découvert la verticalité et les portés aériens avec l’Eolienne, dont j’ai été l’interprète et la chorégraphe pendant 7 ans. En dormant, j’avais souvent rêvé que je partais en brasse par la fenêtre…ce rêve s’est arrêté quand j’ai découvert l’envol, pour réapparaître pendant ma grossesse, lorsque je ne pouvais plus voler…Je devais donc être prédestinée à passer une partie de ma vie en l’air… Je trouve ça passionnant…J’ai créé Dynamo en 2001, tout en continuant à être interprète pour d’autres compagnies. Je travaille avec les Elastonautes un peu partout dans le monde, en dansant dans les airs, ou encore pour le Cadre Noir de Saumur, au sol parmi les chevaux… J’adore l’idée de croisements des arts et ma rencontre avec Olivier Farge et la danse voltige en 2009 a été une révélation. Les créations de Dynamo me permettent de synthétiser toutes les pratiques de danse au sol et aérienne avec des pièces pour les scènes de théâtre, la rue, ou même…les restaurants…des lieux où on n’attend pas forcément la danse contemporaine…

Quelles histoires racontent tes chorégraphies ?

On évoque la terre nourricière souvent reléguée au second plan (Terra Mia), l’être humain, parfois avec humour, son rapport à l’autre (T’as les yeux…+gros que mon ventre), l’importance de revenir à l’essentiel, au presque rien (Haïku). On crée des projets « féeriques », comme pour le défilé de la biennale de la danse ou les manifestations
« Tous en flamme » (Belle et Lune). On s’interroge sur la place de notre liberté dans un monde hyper connecté (Playground), sur les conséquences de l’image toute puissante, via un spectacle interactif (« Ce qu’on attend de nous »)… L’humain et la réalité qu’il subit sont au cœur de notre travail. Je dis « notre » car je ne suis pas seule. Depuis 2014, je collabore avec Anne-Sophie Arnaud pour l’écriture des pièces, l’intelligibilité du propos et le sens du mouvement. Arnaud Jamin est interprète mais s’occupe également de toutes les accroches d’agrès. Et c’est à Florent Oliva que nous devons la lumière des spectacles… Il y a en tout une quinzaine d’artistes…Notre nouveau spectacle, « Il était une foi (s) », prévu pour 2018, prolonge le questionnement sur l’omniprésence de l’image imposée, à travers laquelle on est tenu de se reconnaître. (photo: @Michel Cavalda-Playground)

Toutes ces créations ont pour fil conducteur la verticalité…

Oui, pour la plupart, grâce à la danse aérienne, qui est pour moi totalement liée au rêve. Tout est possible dans notre existence, jusqu’à ce qu’on soit pris dans le quotidien et les réalités primordiales. Alors on oublie les chimères et notre idéal devient une utopie. S’envoler permet de raccrocher son rêve, son désir profond, et le « tout possible» redevient accessible…

Quels sont tes projets ?

Danser, bien entendu… Continuer à mener des actions de sensibilisation en milieu scolaire autour de la notion de mouvement, développer les ateliers parents-enfants (les rdv sont fixés en amont et apparaissent dans la newsletter de l’Office de Tourisme ou sur le site de la Compagnie Dynamo). Et, bien entendu, poursuivre la création, tous les 3 ans environ, je ne peux pas m’imposer de rythme plus rapide. Car chaque spectacle est comme l’arrivée d’un enfant, avec tous les chamboulements internes qui en découlent. Je veux continuer à faire ce qui me plaît: des spectacles vivants qui permettent d’échanger avec le public, sans que tout cela devienne une machine. Je ne suis pas une artiste profondément écorchée ou tourmentée mais chaque création se digère car on va la chercher bien à l’intérieur de soi. Ce que je trouve au fond de moi n’est pas torturé, et c’est sûrement pour ça que je prône l’envol et le plaisir. Mon corps est encore docile alors je vais le laisser « m’exprimer « le plus longtemps possible…

La compagnie Dynamo sera en représentation, avec Le Ballet du Cadre Noir, à l’Eurexpo de Lyon les 3 et 4 novembre prochains.

Plus d’infos :
www.cie.dynamo.fr