Portrait

PHILIPPE HERVIER – Un singe pas comme les autres

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32 dents, un museau rétréci, des coussinets tactiles ridés au bout des doigts, un maxillaire saillant, une queue réduite au coccyx, des pouces opposables, aux ongles plats, des yeux frontaux, une seule paire de mamelles et une gestation longue. L’homme est un singe comme les autres. Un vertébré, un mammifère, un hominidé, qui se reproduit toute l’année, vit en communauté, prends des bains, construit des outils et peut chasser avec une lance. Excepté qu’il s’est un jour mis debout, une question de climat sûrement, et que cette bipédie a séparé sa lignée de celle des chimpanzés. Depuis, l’homme est le seul primate à posséder des fesses développées (c’est encore plus vrai pour Gégé), à user d’arrogance et de parler de supériorité issue du sang. De plus, et c’est une première dans le monde animal, il est la seule espèce à détruire son habitat et à tarir ses ressources alimentaires. Tout en se la pétant et en se croyant au sommet de la pyramide des espèces. 

Darwin avait pourtant commencé à remettre l’homme à sa place, manquant en son temps de faire étouffer les créationnistes de l’époque victorienne : l’homme n’est qu’une branche de plus sur le grand arbre de la vie, il n’est pas une création divine. Il est donc un singe comme les autres. Oui, d’accord, mais un singe bipolaire alors, capable du meilleur comme du pire. Les hérétiques se sont faits sans mal à l’idée. Et, parmi eux, Philippe Hervier, artiste peintre et sculpteur, qui vient de passer 15 ans à mettre le doigt dans notre blessure narcissique. 15 ans à peindre les singes, ces autres que nous, à retranscrire l’éventail de leurs sentiments, la puissance de leurs mouvements, dans des noirs et blancs hors du temps. Ses « grands formats pour des grands singes » nous ont fascinés, chamboulés, retournés. Enfin, nous avons vu d’autres que nous en miroir, et pris en pleine face le terrible temps d’avance que le passé a sur l’humanité. Il nous fallait rencontrer l’auteur de ces toiles et faire, c’est un juste retour des choses, le portrait d’un singe pas tout à fait comme les autres …

PEINTRE DU MOUVEMENT

Philippe ne se définit pas comme un peintre animalier car il a abordé, et continue de le faire, beaucoup d’autres sujets.  Né à Roanne en 1960, il appartient à la génération qui a vu certains esprits s’affranchir, et certains destins se choisir. Il étudie les Arts Graphiques à la Martinière à Lyon, puis la publicité, avant d’obtenir le diplôme des Beaux Arts de Dijon. Il se passionne également, très tôt, pour la musique, et celle-ci n’a jamais cessé de l’inspirer. Voilà qui lui laisse le choix, quand d’autres n’en ont aucun, pour son orientation artistique. De l’inspiration aussi. Ses dessins de Jazz, très graphiques, ont fait l’objet d’une expo à Vienne en 2017. Obsédé par le mouvement, il a réussi la prouesse d’apporter du son aux images. Même s’il n’est pas donné à tout le monde « d’écouter »un dessin,  Philippe nous invite à suivre la gestuelle de la vie, que l’on retrouve dans ses toiles, comme dans ses sculptures. Le mouvement est au coeur de sa propre existence. Il a pas mal bourlingué, a travaillé dans divers univers, notamment celui de l »image, avant de faire 4 enfants, toujours par amour du mouvement, et de partager son temps entre la création, les expos, les performances et les commandes publiques. Il sculpte avec le papier, le bois, peint les villes, les voitures, les silhouettes, le ciel, les nuages, joue avec la couleur et la lumière. Aujourd’hui revenu à Roanne, il émerge tout juste de ses longues années de recherche sur le sens de l’humanité, l’ayant conduit tout droit en face d’un autre que lui : le singe, dans toute sa puissance, désuète, et sa splendeur, menacée. A sa façon, il protège cette grandiose espèce de l’homme, et ressuscite la mémoire collective. 

DES GRANDS FORMATS POUR DES GRANDS SINGES

L’homme a toujours peint l’homme. Il a développé des problématiques d’image, de représentation, qui l’ont mené aux grosses cylindrées, aux belles montres pour mieux réussir sa vie, et à toutes sortes de signes extérieurs de richesse et de bonheur. Alors, comme un pied de nez, aussi, à l’histoire de l’art, Philippe a voulu, il y a 15 ans, nous confronter en douceur à un autre versant de notre histoire, à d’autres grands mammifères capables de conscience de soi et d’empathie. En noir et blanc, pour plus d’intemporalité. Immédiatement, la réaction du public l’encourage. Les gens se questionnent, sont touchés, bouleversés par cette image universelle du singe, et se mettent à parler de la fable de l’homme.  Philippe rentre alors dans une sorte de frénésie. Dont il sort à peine. Quand il rencontre un premier gorille, Mike, il a la sensation de le connaître, de le comprendre, et leurs regards qui se croisent unifient la diversité de la vie. Suivent Chloé, Jackson ou encore Lessy, morte depuis avec une bouteille de coca et un miroir à la main. Il leur offre ces grandes toiles, comme au cinéma, ces portraits, de famille, en vis-à-vis, ou mis en perspective, ces sculptures magistrales incroyablement figées dans le mouvement. Dans ces gros  plans qui nous avalent, la panoplie des sentiments est imprimée dans leurs expressions : colère, tristesse, fureur, doute, douceur …  D’évidence, ce n’est pas un hasard, encore moins une insulte, si la science nous classe parmi 187 primates, sans nous définir comme une créature de Dieu dans l’éventail du vivant. Et si, face à un incendie, les chimpanzés et les bonobos s’éloignent tranquillement dans la bonne direction, c’est qu’ils ont bien des choses à apprendre aux hommes, à ceux là même qui ont découvert le feu.

Laissons alors ces toiles nous inspirer le respect qui leur est dû, l’humilité nécessaire pour nous sentir petits et la sagesse de ne pas mettre leur monde, qui est le nôtre, en abîme. Puisse la sélection naturelle développer, d’une génération à l’autre, cette conscience indispensable à notre survie.

Quant à Philippe, il se tourne à présent vers le bleu du ciel et cherche, en peignant ses nuages, les nuances parfaites des portes de l’univers. Un homme capable d’une telle quête ne peut être qu’une merveilleuse exception de la biologie humaine.


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