LE FEU SOUS LES CENDRES
Ah, çà, on les a tout de suite. Les images de tatouages aussi avenants qu’un suppôt de Satan devant les portes de l’abîme, faits de références guerrières ou mythologiques, d’iconographie obscure et symbolique. Tous ces crânes et paysages infernaux, ces anges déchus et livrés aux corbeaux, ces épées sanguinaires terrassant des dragons, ces runes inquiétantes traçant des sagas occultes ou encore ces racines torturées et ces ombrages denses qui font le terreau de bien vilains démons. Ajoutons des guitares saturées, que des voix caverneuses accompagnent en apnée, des batteries martelées sans nuances, des égéries mi-vikings mi-déesses des ténèbres dont les postures sombres inspirent sûrement Lucifer, des provocations douteuses, voire clairement sataniques, où des poussins perdent affreusement leur tête et des vierges leur paradis promis. A ce tableau frisant le mythe folklorique, manque la créature métalleuse, nocturne et de cuir noir vêtue, toujours prête à montrer son cul, qui ne sort pas mais émerge, arbore une longue chevelure crasseuse ou une calvitie belliqueuse, se sustente de vieilles chips tassées par des bières tièdes, ou du sang frais, tiens, tant qu’on y est, et érupte des paroles incantatoires à la gloire de l’apocalypse et de la mort sur une musique, ou mur sonore, que la fin du monde choisirait comme hymne.
Bon, maintenant qu’on a bien fait le tour de ce grand malentendu, voyons-voir ce que nous dit la réalité. Car, de l’imaginaire collectif rarement bien renseigné à la part concrète des choses : il y a une frontière, un gap, un fossé, que dis-je un fossé, un précipice. Tadam… le metal est en fait l’un des univers musicaux les plus structurés, techniques et variés qui existent. Derrière la puissance sonore se cache une architecture complexe et équilibrée, des rythmiques travaillées, des compositions élaborées. Tout un écosystème culturel gravite autour de cette scène beaucoup plus nuancée, consciente et saine qu’on ne l’imagine, servi par des récits engagés, des questionnements politiques ou sociaux, et une sensibilité marquée pour la diversité des expériences humaines. Et, comme le révèle une grande enquête menée par Corentin Charbonnier, docteur en anthropologie et enseignant à la faculté de Tours, parmi les fidèles de la grande messe du metal figurent majoritairement des cadres supérieurs, cultivés et relativement aisés (et vu le prix d’un pass festival… c’est pas déconnant).
Ashed Winter est, ça tombe bien, un groupe de metal originaire de Roanne, et l’une des formations les plus singulières de la scène actuelle, qui développe un univers sauvage et hypnotique, entre déferlante sonore et atmosphères quasi chamaniques. Place donc au growl (technique vocale caractérisée par une voix grave, rauque et gutturale), à la puissance des riffs (de courtes phrases musicales qui rendent un morceau immédiatement reconnaissable) et autres sonorités tribales dont cet Hiver Cendré a le secret. Place, surtout, à la curiosité, pour cet univers métallique, cet espace de liberté qui, un à un, démonte tous les clichés.
Pouvez-vous nous présenter les membres du groupe ?
On est cinq : Lana est à la guitare rythmique et aux chœurs, Nico également, en plus d’être notre compositeur, Marie est au chant avec un registre très large, dont le growl guttural, Lionel est arrivé récemment à la batterie, et Greg est à la basse. À la base, en 2018, on était déjà cinq, dont Lana, Nico et Greg, dans un esprit très garage, entre potes. Mais il y a eu plusieurs changements de batteur et de chanteur. Marie nous a rejoints en 2023, et ça a marqué un tournant en termes de d’identité, de dynamique, de présence scénique.
Comment est née votre passion pour le métal ?
On a quasiment tous grandi avec des parents qui en écoutaient, sauf Greg qui y est arrivé par les jeux vidéo, et s’y est ensuite plongé à fond. C’est un univers très riche, qu’on ne finit jamais tout à fait de découvrir, comme un arbre avec plein de ramifications. Il y a énormément de styles et de façons de l’aborder.
Le métal est souvent perçu comme une musique à part. Quelle était l’idée de base à sa création ?
On oublie souvent que le métal est né comme une contre-culture. À l’origine, dans les années 70-80, c’était une musique marginale, une façon de s’opposer à certaines normes sociales et culturelles. Il y avait une volonté d’exprimer quelque chose de plus brut, de plus libre. Aujourd’hui, cette dimension est toujours là, même si le métal s’est largement démocratisé. Les codes ont évolué, ils sont parfois repris ailleurs, la typographie notamment, mais l’idée de départ reste : proposer une alternative, un espace d’expression différent.




Comment définiriez-vous votre identité musicale ?
On fait du « tribal death groove », même si on n’a pas vraiment d’étiquette. On s’inscrit dans une liberté de ton, avec nos influences, qui vont de Sepultura à Alien Weaponry. On essaie surtout de proposer quelque chose de cohérent avec ce qu’on est, et qui soit immédiatement reconnaissable.
Quels thèmes abordez-vous dans vos morceaux ?
On est assez tournés vers des thématiques politiques et culturelles, souvent avec une dimension un peu post-apocalyptique. On s’intéresse à la condition humaine, aux points de vue des peuples appartenant à d’autres cultures, et on chante en anglais pour que ce soit compris plus largement. Notre titre Ro’y Pytuna est même en partie chanté en Nheengatu, pour mettre en lumière la réalité des peuples Tupi.
Votre premier album est sorti récemment…
Oui, Papa Legba est sorti en 2024. Le titre éponyme fait référence à une divinité vaudou qui sert d’intermédiaire entre les humains et les esprits. Cette chanson, parle, par extension, de colonialisme. On essaie de traiter ces sujets avec respect, même si c’est toujours délicat d’écrire en bon petit blanc d’Europe.
Comment composez-vous, et comment se porte votre répertoire ?
On a aujourd’hui treize morceaux et le dernier, Take it off my mind, est sorti cet été. Il évoque la question de l’auto-emprise mentale, de la tyrannie de l’esprit sur lui-même, notamment en termes de religion. On compose toujours en partant de la musique, mais avec un thème déterminé en tête. On travaille aussi avec les contraintes actuelles, et la nécessité de nourrir régulièrement l’algorithme des plateformes.

Quel est votre rapport à la scène ?
On joue environ une à deux fois par mois. Aujourd’hui, on est démarchés, ce qui nous permet de choisir nos dates, et de prendre des cachets corrects. Et sur scène, on est assez loin de l’image sombre qu’on peut avoir du métal : on s’amuse beaucoup, il y a un vrai décalage avec nos thèmes.
C’est compliqué d’être un groupe indépendant aujourd’hui ?
Oui, clairement. Gérer un groupe, c’est gérer une entreprise. Entre les clips, les tournées, la production, tout coûte très cher. Mais on a la chance d’être aujourd’hui autonomes financièrement, on ne met plus d’argent personnel, donc c’est déjà une belle étape.
Vous avez toutes et tous des métiers à côté. Rêveriez-vous de vivre de la musique ?
Oui et… non. Lana et Marie notamment ont des supers postes et ne sont pas prêtes à goûter à la précarité. Les garçons se laisseraient plus facilement tenter mais… ce serait un rêve qui coûterait cher.
Le métal véhicule encore beaucoup de clichés…
Oui, et ils sont souvent faux. On est loin, par exemple, très loin, du groupe dépressif ou marginal. Et puis, contrairement à ce qu’on entend souvent, le métal n’est pas du brouhaha. Il demande beaucoup de technicité, et une vraie rigueur, y compris physiquement. On a donc une hygiène de vie saine. Impossible sinon d’assurer un concert…
Le milieu s’ouvre-t-il de plus en plus aux femmes ?
Oui. Les jeunes filles disposent aujourd’hui de références bien différentes de celles des années 1990, où dominaient soit des figures éthérées et idéalisées, soit des représentations marquées par la sexualisation des corps féminins, ce qui est encore le cas. Mais de nouvelles artistes se définissent avant tout comme musiciennes, sans que la question du genre soit centrale. Cela dit, certaines ambiguïtés persistent. Nous savions que notre programmation au Hellfest Warm-Up 2025 tenait au fait que nous étions « un groupe avec des filles ». L’expérience a été incroyable, mais ce type de justification interroge : elle montre que les critères artistiques ne sont pas toujours les seuls à l’œuvre. Nous sommes donc dans une phase de transition. L’enjeu est de parvenir à une reconnaissance pleine et entière des femmes dans le metal, non pas en tant que catégorie à part, mais simplement en tant qu’artistes.




Avez-vous des dates prévues pour cet automne ?
Oui, le 12 septembre au Bridge to Hell de Crest (26), le 26 septembre au Sorry for the Noise #2 de Coteaux-du-blanzacais (16), le 7 novembre au Metal Fest de Saverdun (09), et le 14 novembre au Rock’n’eat de Lyon.
Que peut-on vous souhaiter ?
Que des programmateurs lisent Le Bruit qui Court et nous appellent…On a très envie de faire de jolies dates souvenir et de marquer les esprits. Et puis… un deuxième album, et que notre style soit reconnaissable dès les premières notes. Parce qu’on est un vrai groupe, avec un vrai projet.
ACTU DE L’ÉTÉ :
Ashed Winter a décroché la 2e place mondiale au prestigieux tremplin international Wacken Metal Battle 2026 lors du festival Wacken Open Air en Allemagne

Photographies :
© Thomas FURIC – @ciruf_
© Anthony Sion
© Simon Lebrun


