Les chroniques de l’instant
Photographe de rue
Il est vrai qu’à priori, penser au Pérou fait davantage affleurer des images de montagne Arc-en-Ciel ou de Machu Picchu que d’une enfant en larmes tendant les bras vers un possible réconfort ou de fillettes tout occupées à leurs acrobaties dans un cimetière oublié des esprits. Il est vrai aussi, toujours à priori, que les forêts boréales, ou les aurores qui ne le sont pas moins, évoquent sans déplaisir les pays nordiques ou, ce qui est plus clivant, le hareng fermenté odorant, plus que ne le font des gamins aux prises avec le doute au sommet d’un plongeoir ou un transistor brandi par un jeune homme ne desserrant pas les mâchoires. Comme l’Italie convoque plus de souvenirs de musées ou de spaghetti alle vongolle, que de Marylin ternie et surannée devant un étal de poissonnier. Et pourtant… les juilletistes ou aoûtiens voyageurs gagneraient tellement à observer vraiment, la beauté, l’incongruité, le contraste, la vie en toutes choses, la façon d’être au monde, ailleurs, d’inconnus aussi familiers que distants. Plutôt que de saouler en soirée des amis aux zygomatiques contractés, en position latérale de sécurité, avec pléthore de clichés mal cadrés sur le Colisée ou autres vestiges antiques témoignant d’une grandeur passée. Une ou deux photos, passe encore, par politesse ou par camaraderie, s’ils tiennent vraiment à se montrer soutenant la tour de Pise, saisissant une pyramide par la pointe du doigt ou dans un énième montage à la con dans le salar d’Uyuni… Mais par pitié, pas les Cinque Terre, en long en large et en travers, pas Fushimi Inari Taisha, de A à Z puis de Z à A, ni même Rio depuis Pedra do telegrafo ou Horseshoe Bend dans le Colorado (mais oui incroyable, on dirait vraiment un sabot !). Car voilà un des pires biais de l’amitié : devoir se fader 589 photos de monuments lointains dont la toile regorge en version améliorée, sans un battement de coeur pour raviver un encéphalogramme blasé.
Julien Drogoul connaît, sans apriori, les pays dont nous avons parlé, et bien d’autres encore. Et peut-être a-t il, dans sa photothèque personnelle, le Château de Dracula en Roumanie, la ville aux mille fenêtres en Albanie ou encore la place Rouge en Russie. Auquel cas, il nous en fait grâce pour nous donner à voir ce qui fuit : l’instant fragile, à fleur de réel, là où, au bord du silence, passe la lumière. Photographe de rue, il nous montre l’humanité qui, dans le tremblement du vivant, est de partout la même. Son livre Dialogue.s explore le noir et blanc à travers une série de scènes suspendues et de fragments de vies furtifs, pour des voyages aussi sensibles que drôles et imaginatifs. Une exposition éponyme a été accueillie par la galerie XXIe à Montbrison, la ville qui l’a vu naître. Alors oui, merci, enfin nous y sommes, dans ces pays dont nous ne foulerons peut-être jamais le sol, en immersion dans le cadre, au plus près de ces « belles passantes que l’on n’a pas su retenir », dans la mémoire des secondes auxquelles on invente un devenir, dans le souffle du vrai qui lui ne s’invente pas, et dans l’écho de pulsations, humaines ou animales, qui nous emboîtent le pas.


Bonjour Julien. Vous êtes natif de Montbrison : en quoi ce territoire a-t-il façonné votre regard et votre sensibilité à l’image ?
Je ne suis pas certain qu’il ait directement influencé mon travail. Ma passion pour la photographie est née lors d’un voyage, et paradoxalement je fais très peu de photo de rue lorsque je suis en France. Ces dernières années, vivre dans la région de Montbrison m’a permis de pratiquer la photographie autrement, notamment à travers l’événementiel : mariages, naissances, événements locaux.
Comment la photographie est-elle entrée dans votre vie ?
La photographie de rue est venue à moi il y a un peu plus de dix ans. J’avais acheté mon premier reflex avant de partir en Suède dans le cadre de mes études d’infirmier. Je n’avais rien prémédité, mais le fait de commencer à photographier en me promenant dans les rues de Stockholm a été déterminant. Et c’est dans cette pratique de la déambulation que mon regard s’est construit.
Vous exercez le métier d’infirmier depuis plus de dix ans. En quoi ce rapport quotidien à l’humain nourrit-il votre pratique de la photographie de rue ?
Mon métier d’infirmier ne nourrit pas directement ma pratique photographique, mais il existe clairement des passerelles. Dans les deux cas, il faut savoir observer, être prévenant, respecter des distances. Il existe une forme
d’attention commune à l’humain, même si les contextes sont très différents.
Quels artistes, photographes ou courants ont alimenté votre regard au fil du temps ?
Mes premières influences viennent de la photographie humaniste, avec des regards comme ceux de Robert Doisneau, Henri Cartier-Bresson ou encore Elliott Erwitt, dont j’ai toujours aimé l’humour et le sens de l’inattendu.
Avec le temps, les réseaux sociaux et YouTube m’ont permis de découvrir de nombreux photographes contemporains, comme Matt Stuart ou Jesse Marlow, et d’élargir profondément mon regard photographique.

Vous évoquez souvent cette quête de “l’instant décisif”. Qu’est-ce qui, pour vous, fait basculer une scène ordinaire dans une image forte ?
« L’instant décisif » est avant tout une question de timing et de contexte. C’est ce moment où les éléments s’alignent naturellement : le sujet, la lumière, le mouvement. Plus qu’un instant magique, c’est une forme d’attention continue, presque une observation active. Quand tout se met en place, la photographie prend alors tout son sens.
Vous souvenez-vous de chaque contexte, de chaque émotion ressentie lors d’une prise de vue ?
Certaines images semblent anodines au moment de la prise de vue puis révèlent, avec le recul, une vraie intensité. D’autres, au contraire, s’imposent immédiatement, comme celle qui est devenue la couverture de mon livre. Je photographiais la vitrine d’une boutique de robes de mariée à Glasgow, et j’attendais qu’une présence vienne structurer la scène. La rue était presque vide. La première silhouette à apparaître a été celle de cette femme aux longs cheveux blancs, qui s’est inscrite dans le cadre avec une justesse inattendue. Ce hasard a transformé une image ordinaire en une image essentielle.

Votre série Dialogue.s s’est construite sur près de dix ans. Comment ce projet a-t-il évolué entre ses premières images et sa forme actuelle ?
Au départ, il s’agissait seulement d’images prises au cours de voyages. Au fil du temps, j’ai commencé à percevoir une trame narrative. Cette série s’est ensuite enrichie, jusqu’au moment où elle est devenue suffisamment solide pour envisager une exposition, puis un livre. Et puis, sur les deux dernières années, j’ai davantage orienté ma pratique pour nourrir ce projet qui, initialement, comptait plus d’une centaine d’images. Il a fallu le resserrer pour le rendre plus lisible. Finalement, la version publiée en contient une quarantaine, un choix travaillé avec la maison d’édition.
Vos images, souvent présentées en diptyques ou triptyques, racontent des histoires à la frontière du réel et de la fiction. Comment construisez-vous cette narration à partir d’instants saisis sur le vif ?
Les diptyques et triptyques se sont imposés naturellement pour créer des liens entre des images issues de contextes très disparates, sans ancrage géographique ni narratif unique. Le projet s’est construit autour de résonances visuelles et d’associations souvent intuitives, renforcées ensuite par un travail éditorial plus épuré avec la maison d’édition.

Votre travail est traversé par une forme d’humour discret et une grande tendresse. Est-ce une intention consciente ou une lecture que le public fait de vos images ?
La tendresse de certaines images est totalement assumée. Mes premières influences viennent de la photographie humaniste, où cette dimension est très présente. L’humour, lui, est plus ambivalent. Parfois il est volontaire, parfois il émerge simplement des situations et des connexions entre les éléments. Il y a donc un mélange entre intention et hasard.
Votre travail a été exposé à la Galerie XXIe et publié aux Corridor Éléphant. Comment avez-vous pensé le passage de l’image captée dans la rue à sa mise en espace ou en livre ?
La mise en forme, entre galerie et livre, a relevé de deux approches distinctes. En galerie, il s’agissait d’adapter le projet à l’espace et de privilégier des images à l’impact immédiat. Le livre a imposé une autre logique : resserrer la série d’une centaine à une quarantaine d’images, puis structurer une narration plus construite, en diptyques et triptyques.

Aujourd’hui, après ce premier projet abouti, vers quelles nouvelles directions souhaitez-vous faire évoluer votre travail photographique ?
Je voyage actuellement à travers plusieurs pays — de la Russie à la Mongolie, jusqu’à la Chine et au Kazakhstan — et différentes pistes se dessinent. Entre photographie de rue en couleur et approches plus documentaires, certaines expériences prennent déjà forme, comme le suivi de familles mongoles en transhumance. La traversée du Kazakhstan par la route de la soie, menée récemment aux côtés d’un ami photographe, pourrait bien ouvrir un nouveau chapitre. Parmi les nombreux embryons de projets nés de ce voyage, celui-ci est sans doute le plus susceptible d’évoluer vers une forme plus concrète, même si ses contours restent encore à inventer.
Que peut-on vous souhaiter ?
De continuer, longtemps, à raconter le monde, et à révéler, dans les situations les plus ordinaires, une part d’imaginaire.


