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Deguer Maroquinerie

Coulisses d’un artisanat d’art Eloge de la lenteur Et dans un monde pressé, ce n’est pas du luxe, bien que le résultat de cette « douceur de faire » puisse s’y apparenter. Précisons que nous ne parlons ici ni de mollesse, ni de paresse qui, en certaines circonstances et selon notre nature peuvent apparaître comme un droit -à l’inaction- inaliénable. Mais il est clair que, sans jugement de valeur, toutes les lenteurs ne sont pas …

THÉÂTRE DE ROANNE – Lever de rideau

Oh, bien sûr, il y a l’acropole d’Athènes, le Sphinx de Gizeh, les traboules de la Croix Rousse, le Colisée, le chalet d’alpage classé de Gégé ou, pourquoi pas, Stonehenge. Mais il y a, aussi, le Théâtre de Roanne.On peut parler, évidemment, de la Scala, du Royal Albert Hall, de l’Opéra de Lyon ou du National Theatre de Munich. Mais il faut alors parler, aussi, du Théâtre de Roanne. On rêve des spectacles du Zénith, du Divan du Monde, du Feu de la Rampe, du Bataclan ou du Chat Noir qui n’est plus. Rêvons alors, aussi, de la programmation du Théâtre de Roanne. Paris, New York ou Londres n’ont pas le monopole de la tirade retentissante, du lyrisme mémorable, et encore moins du coup de théâtre. D’ailleurs, le Barbier de Séville, Mme Bovary, Roméo, Juliette et Schumann, pour ne citer qu’eux, n’ont pas boudé leur plaisir à jouer leurs vies ou leur musique sur nos planches roannaises.

C’est en respectant les règles de bienséance, et en 2 actes, comme il n’est pas coutume, que nous vous présentons cet « écrin patrimonial », le seul théâtre du Nord du département, construit en 1885 dans la plus pure tradition du « théâtre à l’italienne ». Nous avons, lors d’une visite bien entendu théâtrale, fait parler ses murs chargés d’histoires et d’Histoire, avant de laisser la parole à Agnès Houart, sa directrice pleine d’inspiration et de bonnes intentions. De la loge du roi au poulailler, du mur du lointain à l’incroyable machinerie des coulisses, de la salle des pas perdus à la fresque de la coupole, le Bruit Qui Court s’est tu, impressionné, entre autres, par les pièges à son, pour boire une histoire fabuleuse racontée sans souffleur par un acteur convaincant de notre vie culturelle roannaise.

©ÉLODIE GANGER

Et le théâtre fut

Il était une fois un petit théâtre de bois dans les jardins de notre sous-préfecture, et un couvent moribond, celui des Capucins, à côté de notre hôtel de ville. L’histoire ne dit pas s’ils s’aimaient d’amour tendre sans savoir comment s’y prendre, mais on leur souhaite, car ils furent réunis en un seul et même lieu pour, on l’espère, l’éternité.
En 1879, le théâtre de bois mité reçoit l’extrême onction et les Roannais, lors d’un sondage populaire, optent pour le faste et la grandiloquence : ils veulent un théâtre en dur, fixe et cossu. Qu’à cela ne tienne. En 1881, l’architecte Barberot sort les mains de ses poches et le théâtre se construit, autour de l’indestructible mur de soutènement de feu le couvent. Qui est tout sauf droit, mais ce n’est pas Pise qui va la ramener, et fera même un colossal « mur du lointain » sur scène, pour les décors figuratifs « du lointain », donc. En 1885, le rideau se lève pour la première fois sur Le Barbier de Séville, de Rossini, qui n’en revient pas de tant de luxe et de modernité dans une si petite ville.

©ÉLODIE GANGER

Un théâtre à l’italienne

Les théâtres à l’italienne, comme celui de Roanne, sont conçus pour mettre le plus de monde possible dans le plus petit espace possible. Ils présentent tous la même configuration depuis le XVIIème siècle : un cylindre accolé à un cube, des spectateurs assis à l’orchestre ou sur les balcons en fer à cheval. A l’époque, les arts lyriques représentent l’essentiel des spectacles, c’est donc sur le son que les efforts sont concentrés : il monte et ricoche sur une conque acoustique qui le distribue, comme un parapluie dirige les gouttelettes d’eau, des « pièges à son » sont placés un peu partout et tous les matériaux utilisés servent un même maître. Le plâtre, le bois du cadre de scène, le velours des sièges…tous concourent à ce que les voix et la musique voyagent en douceur dans un monde qui ne connaît pas encore les ingénieurs du son… Voilà pourquoi il existe toujours des places « aveugles » ou « demie-vue » qui font aujourd’hui grogner ceux qui y sont placés : voir le spectacle n’était pas primordial, il fallait surtout pouvoir l’écouter.

Initialement éclairé à la bougie, le théâtre à l’italienne présentait une répartition du public différente de celle que nous connaissons : les plus pauvres étaient en bas, car les bougies du plafond coulaient irrémédiablement et il était inconcevable qu’elles coulassent (oui, oui, on assume le subjonctif imparfait) sur un noble. Près des « feux de la rampe » (ensemble des bougies installées au nez de scène), les « sans dent » venaient avec leurs mœurs bruyantes, mangeaient et buvaient sans vergogne devant des comédiens flegmatiques devant parfois éviter toutes sortes de projectiles. Avec l’éclairage au gaz, dont le théâtre de Roanne a immédiatement profité, la répartition s’est inversée : le public aisé est venu s’installer vers la scène et le petit peuple, vociférant et piaillant, a dû monter dans les étages, donnant au 3ème le nom de « poulailler ». Viva la revolución. De chaque côté, au 1er étage, se trouvent les loges du roi et de la reine devenues, depuis que la royauté est passée de mode, celles du sous-préfet et du maire.

©ÉLODIE GANGER
©ÉLODIE GANGER

Des coulisses perchées

Alors qu’autour du dôme, observable du poulailler (il faut bien trouver quelques avantages à la pauvreté), se pressent les noms de nos inimitables dramaturges (dont Corneille, Molière et Sardou…Jackie sûrement), les angelots attendent la réfection des plâtres prévue normalement pour l’été. Le lustre, fastueux et presque hyperbolique, éclaire de ses 96 ampoules la devise de Roanne, « Crescam et Lucebo» (« Chris rame et Luc est beau » selon Google Trad), bien intégrée à la fresque inestimable, nettoyée à la mie de pain lors des rénovations de 1988. Dans les coulisses (les côtés de la scène où étaient rangés les décors), des « rues » se succèdent, chargées de cordages en chanvre, de poulies, de contre-balanciers, de perches à main… L’ensemble ressemble à la salle des machines d’un paquebot, et ce n’est pas par hasard. Autrefois, les marins devaient recycler leurs compétences sur terre à la mauvaise saison. Ils ont donc véritablement amené dans les théâtres les nœuds de marins et le système de levage des voiles.

Tout au sommet, le « grill » rassemble les cintres et tout un enchevêtrement de mécanismes donnant l’impression d’être au cœur d’une machine à tisser. Durant les travaux pharaoniques de 1988, la machinerie bois de 1885 a été conservée, et 3 tambours de 150kgs pourraient encore servir à manipuler les gros décors. Un 4ème est exposé dans le hall d’accueil. La visite se poursuit par les loges, la salle de répétition, le foyer des artistes, le local technique et la salle de réception, solennelle et royale, avec son bar qui ne demande qu’à désoiffer. Nous n’avons croisé ni « chien ni femme de petite vertu », puisqu’une relique conservée de l’ancien règlement leur interdit l’entrée. De quoi rassurer les phobiques du genre…

Si bon nombre de comédiens font chapeau bas en découvrant notre théâtre, c’est qu’il doit être une fierté pour chacun d’entre nous. Les visites organisées sont pleines d’enseignements et cette matrice, toute en rondeur, de la tragédie et de la pantomime, a encore bien des choses à vous montrer et à vous raconter. Même si vous êtes une femme de petite vertu.


INTERVIEW AGNES HOUART

Lorsqu’une Picarde débarque à Roanne, elle a, forcément, une idée derrière la tête, un projet d’envergure, une mission impossible, un amour démesuré pour la bonne chère ou, pourquoi pas, pour un roannais. Agnès Houart, jeune femme vive et pétillante d’à peine 54 ans, n’échappe pas à la règle. Si elle a quitté le pays du gâteau battu, c’est pour devenir en septembre 2017 la directrice de notre cher théâtre, et l’enrichir de ses expériences dans différentes structures culturelles de grandes villes, de zones rurales ou de quartiers difficiles. Sa vision globale devrait donner à différents publics l’occasion, enfin, de se rencontrer.

Agnès, comment devient on directrice du théâtre de Roanne ?

On postule quand l’occasion se présente ! Je ne connaissais pas Roanne ni le département mais le postulat de départ m’a donné envie de tenter ma chance. La mairie et moi avions les mêmes ambitions alors….me voilà !

Quelles sont, justement, les souhaits communs ?

Une programmation exigeante au niveau culturel, et, vous vous en rendrez compte, un public au cœur des projets. On voudrait engager une certaine désacralisation du théâtre, pour l’ouvrir à tous, justement, organiser des rencontres avec le public, attirer les enfants, les ados, les jeunes adultes, aller chercher les familles, les 30-40 ans. On veut également mettre l’accent sur le soutien et l’accompagnement artistique (l’accueil en résidence, la co-production de spectacles). Il nous faut donc travailler l’essentiel : le public, nourri par les créations, et la création, nourrie par le public.

Vous êtes arrivée en tout début de saison, en septembre 2017, avez-vous pris vos marques ?

Oui ! Sur la saison actuelle, j’accompagne, je fais connaissance avec l’environnement et mes collaborateurs. J’ai la chance d’avoir une équipe très compétente, chacun sait ce qu’il a à faire et le fait bien. C’est un avantage majeur. Cela me permet de voir beaucoup de spectacles pour préparer la prochaine rentrée.

Qu’est ce que nous réserve la saison 2018-2019 ?

La programmation prochaine promet d’être éclectique : cirque, chanson, théâtre…et un peu plus de danse car le public roannais y est particulièrement sensible. Par ailleurs, j’ai envie que le théâtre vive au-delà du spectacle. Il faut faire une partie expo avec des artistes associés, ouvrir l’espace bar, afin qu’il devienne un lieu ouvert, un véritable repère artistique et culturel, et un élément attractif du territoire. Je souhaite aussi associer un chorégraphe et un auteur de théâtre à l’aventure de la saison 2018-2019, pour qu’ils aillent à la rencontre du public. Mais je ne peux pas encore dévoiler leurs noms…

Agnès, qu’est ce qui vous anime ?

La passion bien sûr. Et la certitude que l’art est, pour tous, une nécessité absolue, qui doit solliciter notre intelligence et nous aider à être des êtres humains, encore et toujours.

 

THÉÂTRE DE ROANNE
1 Rue Molière – 42300 Roanne
04 77 71 05 68
www.theatrederoanne.fr

©ÉLODIE GANGER

Remontet – Horloger Père & Fils

Nous n’allons pas vous raconter l’histoire de Marty McFly, parti à bord d’une machine à voyager dans le passé ou le futur, ni d’un Frankenstein dépassé par sa création, ou d’un univers en miroir où le temps défilerait à l’envers.
Nous n’allons pas discuter son écoulement unidirectionnel et réveiller Newton, philosopher sur son irréversibilité récemment remise en cause par Les Visiteurs, déterminer, qui, du Big Bang, de l’Egypte, de la Chine, de la poule ou de l’œuf a inventé le temps et le moyen de le mesurer. Ce n’est pas aujourd’hui que vous allez savoir s’il existe vraiment ou s’il est né de notre observation intellectuelle. Le temps est une notion, un concept, cyclique, ou linéaire, qui, soyons clair, nous emmerde plus souvent qu’à son tour.
Fort heureusement, certains ont eu assez vite l’idée, histoire de faire passer la pilule rugueuse de notre mortalité, intimement liée à l’égrenage du temps, d’associer sa mesure à la prouesse mécanique puis à la beauté, voire au luxe qui, parfois seulement, ne font qu’un. Du cadran solaire au cadran de berger, du sablier au beffroi, du pendule oscillant à la première horloge, l’homme, aidé du déplacement quotidien de l’ombre, des saisons, des cycles lunaires, des constellations, des marées, et d’un esprit inventif incontestable, a toujours voulu…résoudre l’équation du temps ?
Pierre et Valentin Remontet, père et fils, de l’horlogerie éponyme à Renaison, font partie de ces virtuoses des aiguilles qui miniaturisent le mouvement du temps. Professionnels de la restauration et du métier d’art de l’horlogerie, ils ont décidé de créer Leur montre mécanique, estampillée « Remontet & fils », en série limitée à 25 exemplaires.
C’est leur histoire que nous vous racontons, ou la genèse d’une aventure audacieuse, transparente et intemporelle…dans le presque infiniment petit.

Le destin d’un nom

L’histoire familiale commence dans les vignes. Mais avec un nom pareil, les Remontet ne pouvaient pas en rester là. Et c’est le grand père de Valentin, Jean-Baptiste, qui, ne se découvrant aucune passion pour les bretelles ou la part des anges, ouvre la voie d’une destinée horlogère. Il fait son apprentissage à Roanne, avant d’être tristement déporté en Allemagne le 10 août 1944, année funeste parmi d’autres. Il y travaille un an comme horloger. A la libération, il s’installe à Lyon puis décide, en 1949, de créer sa boutique à Renaison. Il a 25 ans. Il a un fils, Pierre, qui bientôt passe le plus clair de son enfance auprès de ce père dont le métier le fascine. L’atelier regorge d’outils de toutes sortes dont il se sert pour réparer ses petites voitures. Adolescent, il donne la main en été, et découvre des gestes séculaires, délicats et apaisants, un métier plaisant, propre et multiple. Il fait ses études d’horlogerie à Morteau puis travaille quelques années chez un horloger et en station technique. En 1984, il crée son atelier de restauration d’horlogerie ancienne, toujours à Renaison. Il a 25 ans. Cinq ans plus tard, l’atelier du fils et la boutique du père sont regroupés en un même lieu. Puis vient Valentin, le petit fils. Tout d’abord passionné par la mécanique automobile, il en fait son premier choix d’études, pour finalement se rendre compte que ses besoins créatifs ne sont pas satisfaits. Il se tourne alors vers une mécanique d’orfèvre et suit les pas de son père à Morteau. Il obtient là le plus prestigieux niveau de qualification : le Diplôme des Métiers d’Art. A son tour professionnel de l’archet, du balancier et de la cage dentée, il travaille 5 ans en Suisse pour des grands noms de l’horlogerie, comme Tag Heuer ou Breguet. Sa créativité s’exprime mais les décisions financières et les codes du marketing le frustrent. A l’aube de ses 25 ans, il rêve d’une pièce exceptionnelle avec défi technique. En janvier 2017, lui et son père sortent les 1ers dessins d’une montre mécanique à complication. Ils ne le réalisent pas encore tout à fait mais la machine est lancée et le compte à rebours vers une finalité grandiose commencé.

 

Une montre à 25 exemplaires

Valentin revient dès lors tous les week-ends pour travailler avec Pierre sur ce qui devient un ancrage dans l’avenir. La première montre fonctionne dès le mois de Mars. La mécanique est visible et on peut observer le mouvement de la « seconde rétrograde », une complication horlogère, entièrement façonnée à la main, qui permet à l’aiguille des secondes, lorsqu’elle arrive à 60, de retourner instantanément à 0. Le mouvement rétrograde a donc lieu toutes les minutes. La 2ème montre, plus aboutie, est prête fin mai. En juin, et puisqu’il ne faut jamais reculer devant une pendule qui avance, ils mettent définitivement le doigt dans l’engrenage, et leur série est lancée. Valentin va avoir 25 ans en octobre et décide de quitter la Suisse pour rejoindre l’atelier de son père. 25 est, très clairement, un chiffre clé dans l’histoire familiale. C’est donc à 25 exemplaires que leur montre sortira. Le mois dernier, lorsque nous les rencontrons, 22 pièces ont déjà été pré-commandées. Elles seront livrées à Noël, soit un an après les premières ébauches…
« La logique d’industrialisation a poussé les grandes marques horlogères à s’axer sur le volume et à en oublier le compliqué. Ce sont des ingénieurs qui aujourd’hui font les montres, les horlogers ne sont plus là de la conception à la réalisation». Pierre et Valentin, s’ils ne veulent pas, bien sûr, concurrencer l’horlogerie suisse, ont une logique différente : revaloriser leur savoir faire, en s’attachant davantage au produit qu’à l’image marketée du produit, réaliser des montres uniques, comme ils le font déjà, ou réalisées en quantité très limitée. Et ils entendent bien, pour 2018, une fois leur première série livrée, partir sur une réalisation totalement différente.
Après « Le temps Suspendu » d’Hermès, ou la montre de l’impossible, « Remontet & Fils » signent là la montre de la seconde rétrograde, et donc du retour en arrière systématique ou du temps réversible. Toute en arcs de cercle et en esthétique, cette montre philosophe nous laisse croire, un peu, en la courbure du temps…

REMONTET – Horloger Père & Fils
83 Place du 11 Novembre – 42370 RENAISON
04 77 64 45 03