Portrait

BENOIT BLACHON – APICULTEUR, ARBORICULTEUR

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On pourra dire ce qu’on voudra : que ce n’est pas pour tout de suite, que c’est une conspiration des lobbies pro-insectes, qu’on arrête de nous parler de réchauffement planétaire alors que l’hiver  a été glacial, que le Nutella c’est quand même carrément bon et que tant pis pour les grands singes, que Cléopâtre prenait déjà des bains, que manger des fraises en février est un droit constitutionnel et que les OGM ne sont pas si mauvais que ça puisqu’on autorise la pollution génétique  dans l’agriculture bio…

On pourra dire, donc, ce qu’on voudra. Il n’empêche que lorsqu’on aura réussi à dézinguer la dernière des reines des abeilles, que les animaux auront tout donné pour nous gaver d’antibios et la terre tout sacrifié pour nous faire un été en hiver : on fera moins les malins devant nos gosses. 

Ils seront chouettes les selfies de vacances dans le désert de Dunkerque, les promenades sur des sentiers lunaires entourés de champs secs comme des coups de trique, à compter les années qu’il nous reste à vivre…4 selon Einstein une fois que l’abeille aura disparu.   Car celle-ci tient entre ses petites pattes une grande partie de notre régime alimentaire et nous risquons bien de devoir, dans un futur proche,  polliniser nous même avec nos gros doigts, en costume jaune et noir pour le folklore, et en faisant bizzz bizzzz  parce qu’il faudra bien en rire.

Benoît Blachon est de ceux qui ont choisi de vivre au milieu des reines et des princesses, en assistant le seul système monarchique au monde  capable de donner à manger à l’homme.  Il est apiculteur, et pour nous, une sorte de super héros en combinaison de cosmonaute et bichonnant ses ruches entre deux supers combats  pour la sauvegarde de notre espèce. 

Rencontre un jour de grand froid, à la ferme de Bissieux,  avec celui qui prépare le réveil de la nature et de ses minuscules chevaux de bataille ailés, pour que les licornes aient encore quelque chose à se mettre sous la dent, et les amoureux des fleurs à faire parler…

Du Képi au casque colonial 

Nous sommes à Saint-Paul-de-Vézelin, il fait -10° ou peut être même moins. On se demande bien comment des abeilles feraient pour dormir par un froid pareil, si ce n’est d’un sommeil éternel. 

Benoît  a 31 ans, une femme et presque 2 enfants. Il vient d’une famille de tradition militaire qui produit un gendarme par génération. Lui, c’est par besoin de rigueur qu’il rejoint les rangs. Il passe 5 ans à s’endurcir dans un métier qu’il considère comme noble pour finalement l’abandonner, désabusé par le peu de reconnaissance qui lui est lié. Après s’être essayé à quelques jobs abrutissants aux antipodes de ce à quoi il aspire, il décide de faire un bilan de ses compétences  qui l’emmène tout droit vers les travaux de la terre. Il fait maints stages et formations en bûcheronnage, maraîchage, agriculture, danse classique et apiculture. Il réalise entre autres choses qu’il est incapable de tuer des bêtes, lui qui  élève parfois au biberon des lapins de garenne orphelins. De là à voir Blanche Neige dans un corps de bûcheron, il n’y a qu’un pas… Fan d’agriculture bio, d’écologie et des sociétés d’insectes, il décide de se lancer dans le maraîchage et l’apiculture.  Pendant quelques années, tout en continuant les formations,  il se fait offrir des ruches à Noël et peaufine ses recettes de confitures. Pour en arriver à son sacre d’aujourd’hui: une communauté d’abeilles gérable de façon artisanale et une production végétale pérenne et transformable à façon. Il propose donc  des jus de poires et de pommes qu’il souhaiterait distribuer dans les comités d’entreprises ( à bon entendeur…), des confitures bios,  des fruits rouges bios et du miel bien sûr, qu’il vend sur le marché de Perreux en saison les vendredis (il vous avertira sur sa page facebook lorsqu’il y sera à nouveau présent). Connaît-on de meilleure raison pour prendre le voile ?

Le miel vaut bien quelques piqûres

Car non, le voile ne protège pas Benoît de toute la vindicte de ses abeilles.  Il lui faut accepter d’être un éternel intrus  et de recevoir  son dard quotidien. Car si l’apiculteur est là pour aider ces travailleuses acharnées à produire du miel, elles n’entendent pas se faire enfumer  sans défendre leur royaume au péril de leur vie. Une vie de labeur et de combats s’il en est. Alors qu’elle porte encore des couches, une abeille est agent d’entretien. Puis nourrice, architecte, magasinière, ventileuse, gardienne. En somme, plus elle avance dans l’existence, et plus sa tâche est risquée. Lorsqu’elle est prête pour le trépas,  elle sort butiner pour ramener le nectar et, si elle n’est pas chassée, piégée, empoisonnée par un pesticide  ou écrasée par une tapette, elle meurt souvent d’épuisement à l’extérieur de la ruche. Elle pourrait peut-être, avec un peu de fièvre syndicale, aspirer à un destin plus clément…

La misogynie n’a  qu’à bien se tenir car, s’il y a peu de chance qu’on « détrône le roi des cons », le roi des abeilles n’est, lui,  pas prêt de naître. Un mâle, ou faux bourdon, est chassé de la ruche dès qu’il n’y a plus rien à manger au début de l’automne car c’est une bouche inutile à nourrir. Jusque là, effectivement, s’il est génétiquement programmé pour glandouiller, autant qu’il le fasse dehors. Mais il l’est également pour se reproduire et là réside toute la pénibilité de son existence…Il doit se mettre en quête d’une ruche dans laquelle des reines sont à naître…Dès qu’il l’a trouvée, il se mesure à ses congénères, observe l’écume aux lèvres la toute jeune reine se pavaner et attend le moment opportun pour lui présenter ses hommages. C’est là qu’il devra bientôt butiner les pissenlits cette fois ci par la racine. Car il meurt atrocement émasculé dans un coït du diable. Un destin pas  franchement enviable non plus…

La reine, enfin, après avoir rempli sa «spermathèque » de la semence de nombreux mâles partis rejoindre un monde meilleur, crée sa ruche, et passera environ 5 ans à pondre et à manger de la gelée royale.  Ses multiples filles  veilleront à ce qu’elle soit épargnée par la disette.  Car le miel, que les abeilles fabriquent en se passant de bouche en bouche le sucre des fleurs, représente la réserve de nourriture dont la ruche a besoin pour survivre en hiver.  C’est là que Benoît intervient. Au printemps, il doit amener ses ruches là où il y a des fleurs, d’acacias dans un premier temps. Il leur fait faire ensuite 3 ou 4 bonds en altitude et chaque transhumance correspond à une récolte particulière. C’est pourquoi il propose différents miels : de ronces, de pissenlits, d’acacias, de forêt et de sapin.  La saison terminée, il redescend toute la petite famille près de la sienne  et remplace les hausses de la ruche par un nourrisseur rempli d’un sirop et d’une infusion de plantes, pour que ses protégées ne soient pas prises au dépourvu lorsque l’hiver sera venu.

Si la science ne sait pas encore sur quel critère les abeilles choisissent au suffrage universel leur reine alors qu’elle est encore une larve comme les autres, vous savez, vous, pourquoi Benoît  les a choisies, elles.  Elles sont le symbole de l’organisation sociale, de la sagesse, de la bravoure, et du destin sublimé (Platon disait d’ailleurs que les hommes sobres se réincarnent en abeilles). Nous lui souhaitons du pollen à faire éternuer la terre entière, des ruches populeuses,  un tintamarre de battements d’ailes  et des fruits généreux  gorgés du sucre de l’été, pour que les fraises melba, les crêpes au miel et les gaufrettes à la confiture arrondissent encore longtemps nos angles.

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@fermedebissieux