Raphaël Magnacca : apiculteur et producteur de plantes médicinales Les trésors antiques A quoi ressemblerait la légende du roi Arthur si elle était écrite maintenant? La réalité du monde laisse-t-elle encore une place à l’inspiration féérique ? Pourrait-on aujourd’hui encore rêver la forêt de Brocéliande sans passer pour un dingue, un assembleur de nuées, un inadapté ou un Khmer Vert? Quel poids ont les Morgane, Viviane, Mélusine et autres sylphides face à la coupe du monde …
Si on nous avait dit, dès le début, qu’il faut manger 5 fruits et légumes par jour, que la terre est ronde et que « colonisateur » ne fait pas très classe sur un C.V., peut être n’aurions nous jamais découvert les Amériques et le chocolat. Isabelle de Castille aurait été dopée au gaspacho, d’une humeur de reine grâce à ses apports en vitamines, et n’aurait peut être pas mis un billet sur l’expédition de Christophe Colomb. Qui, lui, en bon italien, se serait contenté d’inventer les pâtes et les sucres lents, au lieu d’aller pleurer dans les jupes d’une espagnole pour partir, sans GPS, naviguer sur les flots. Les Aztèques auraient pu continuer à adorer leur serpent à plumes en sirotant un cacao, et les Apaches leur Dieu créateur dans un état proche de l’Ohio. Il n’y aurait pas eu, alors, de dernier Mohican et, qui sait… Auguste Pralus, sans vanille, ne serait peut être pas devenu Meilleur Ouvrier de France tout comme les barres infernales de son fils François n’auraient tout simplement pas existé.
Seulement voilà, en 1492, le gras était bien vu par les cardiologues, les épices coûtaient un bras, l’or et l’argent, les actions Total de l’époque, venaient à manquer, et il fallait bien vérifier si la terre finissait, ou non, en piscine à débordement. Alors, pour le meilleur et pour le pire, nous sommes partis sur la route des Indes.
Concernant le meilleur, Auguste et François Pralus sont bel et bien devenus ces alliés controversés des hanches féminines ou des ceintures abdominales masculines, ayant toujours, en bienfaiteurs prodiges des papilles et des pupilles, un stock d’endorphines et de péchés capitaux dans leurs vitrines. Il fallait bien, admettons-le, mettre un peu d’ordre dans tout ce déballage de tentations, et graisser la patte de l’OMS, qui ne s’est jamais contentée de l’argument des fruits secs dans la Praluline ou des agrumes dans le cake aux oranges confites. Hugo Pralus, 26 ans, qui incarne la nouvelle génération, le développement durable et Pierre Rabhi, a transformé une ancienne friche en jardin communautaire, pour alimenter en fruits et légumes bio ses collègues, et faire butiner les abeilles dans un joyeux nasillement de canards sauvages. Si tout cela est très bucolique, écologique et socialement innovant, je sens poindre votre inquiétude quant au devenir de notre emblématique Praluline. Vous êtes en effet en droit de vous demander si, après les barbecues, les parties de pétanque et les promenades digestives, il restera du monde à la manufacture pour nous la préparer… Nous sommes donc allés vérifier sur place que les bonnes intentions de ce fils aîné ne mettent pas une sacrée claque à notre patrimoine culinaire, en flinguant à terme nos festins dominicaux. Hugo Pralus a bien sûr essayé de nous avoir, avec ses grands yeux de chat sacré de Birmanie, sa gaité, sa bienveillance et sa manie de nous gaver de fèves à peine torréfiées, de pralines à peine refroidies, de chocolat à peine durci et de tomates cerises à peine cueillies, auprès de pâtissiers heureux de pâtisser et de jardiniers heureux de jardiner…
Malheureusement, on vous en demande pardon… il nous a bien eus.
Hugo, comment as-tu eu l’idée de ce projet ?
J’ai toujours été sensible à la nature, aux animaux. Petit, je voulais être vétérinaire. Et puis, en venant ici régulièrement avec mon frère, enfants, pour « aider », mettre la main à la pâte et faire de la trottinette avec des transpalettes, j’ai pris le virus familial. Comme mes parents tenaient à ce que je fasse des études « longues », et que j’avais pris goût aux voyages, j’ai fait du commerce international. J’ai effectué mon stage de Master ici, tout en préparant un CAP de pâtissier, avant d’intégrer l’entreprise. Je travaille surtout à la production, mais également à la communication sur les réseaux sociaux, au développement commercial et de projets. Il y avait cette friche derrière la manufacture, dont nous n’avons finalement pas eu besoin pour nous agrandir. Je trouvais dommage de ne rien en faire alors j’ai eu l’idée de ce jardin, utile à la nature, aux employés et en adéquation avec mes valeurs et celles de l’entreprise : le respect de la terre, les circuits courts, le bio…
François Pralus et son fils Hugo au jardin
Et c’est avec tes beaux yeux que tu as convaincu ton père ?
Il a aussi fallu présenter une étude détaillée, revenir un peu à la charge, mais, ici, on n’est pas contre les idées hors normes. Alors il a accepté, aussi pour me laisser porter mes propres projets. Et maintenant, il est parfaitement sensibilisé à la cause des abeilles !
Comment passe-t-on d’une friche industrielle à une ferme urbaine ?
Ca prend du temps, beaucoup de réflexion, ça nécessite d’ouvrir des bouquins et d’avoir de l’argent à investir ! Il a fallu 6 mois pour mettre en place le jardin potager de 2400 m2, et l’hectare de terrain avec les serres, le verger, le poulailler, la mare, l’espace détente et celui réservé aux ruches. Tout a été terminé fin mai 2017. Il s’agit donc de notre 1ère vraie année de récolte.
La clé de voûte du projet étant « 0 substance chimique », peux-tu nous expliquer les principes de la permaculture ?
C’est simple : la nature reprend ses droits et les végétaux s’apportent les uns aux autres. On s’occupe de la terre, donc de l’humain, et on partage équitablement. On fait nos propres semis avec des graines de variétés anciennes, on fait cohabiter les plantes complémentaires, on nourrit le sol avec du bois enfoui, qui va pourrir, amener des champignons, de l’humus, de la vie… On protège ce petit monde avec de la paille, des écorces de fèves de cacao… Rien ne se crée, tout se transforme. Les déchets sont donnés à nos poules qui nous fournissent un bon engrais, et même les mauvaises herbes ont leur place puisqu’elles permettent à nos abeilles de se nourrir.
Qui s’occupe de gérer cette bio-diversité ?
Deux jardiniers y travaillent à plein temps, en potassant le calendrier lunaire. Chaque butte porte le nom de deux employés et ceux-ci y vont quand ils veulent. Nous avons dans l’équipe un « Mac Gyver » apiculteur à ses heures… Pour la surveillance, nos oies sauvages veillent au grain pendant que les paons font les beaux… entre deux fugues.
Tu es plutôt fier, j’imagine, d’être allé au bout de ton projet…
Oui, et fier de tout le monde. On réussit à approvisionner les 50 employés en fruits et légumes bio. On est même en sur-production cette année !! Ce jardin renforce la culture d’entreprise et participe à la bonne ambiance générale, il crée un circuit court, il montre que la vie est possible en dehors de la grande distribution, et il donne à certains le goût des bonnes choses. Un casse-croûte est organisé tous les vendredis et samedis par notre cuisinier. Sur la base du volontariat… on récolte ce que l’on sème. Et tout l’espace est à la disposition des employés les week-ends. Il y a une plancha, un terrain de pétanque et un espace repas pour eux et leur famille. Même ceux qui étaient réfractaires sont aujourd’hui acquis à la cause. On l’a vu pour la célébration des 70 ans de la maison Pralus, il y a de la cohésion entre nous, et beaucoup de déconnade, même s’ils font tous les enfants sages devant vous… Alors oui, je suis heureux d’y avoir cru, c’est du sang neuf pour la terre, et un moyen de se retrouver pour créer du lien.
Nous vous avions déjà parlé de cet apiculteur pas comme les autres, Benoît Blachon, dans notre magazine n°3 de mars/avril dernier. Son parcours atypique et sa démarche nous avaient séduits au point de lui consacrer un article.
Nous le retrouvons aujourd’hui pour lui donner un coup de pouce. En effet, Benoît a besoin de 5000 € d’ici la fin mars pour financer la reprise du cheptel d’un autre apiculteur qui change de spécialité.
Il ne s’agit pas là de faire un chèque en blanc mais de parrainer, suivant ses moyens, le cadre d’une ruche (15 €), 1/3 d’une ruche (50 €) ou une ruche complète (150 €). En contrepartie, en fonction de votre investissement, vous aurez des nouvelles de vos abeilles, des visites possibles, des confitures, du miel…voir même une ruche repeinte aux couleurs de votre famille si vous avez été généreux !
POUR 15€ :
– Carte magnétique à coller au frigo “je soutiens l’apiculture française” – Visite sur rdv de l’exploitation (plantation, miellerie, salle extraction du miel, magasin) – Des nouvelles régulières des ruches au fil de la saison (sur facebook / instagram ) – Des cours théoriques sur l’apiculture et un service question réponse (sur facebook / instagram)
POUR 50€ :
Même contrepartie que pour 15 € et en plus un panier composé de : 1 pots de 430g de confiture de fraises, 1 pots de 430g de confiture de framboises 3 pots de 250g de miel (différents) à venir récupérer à la ferme (ou expédition à votre charge)
POUR 150€ :
Même contrepartie que pour 15 € et en plus un panier composé de : 6 pots de 430g de confitures (au choix) 2.25 kg de miel (aux choix en pot d’un kilo ou 500g ou 250g) à venir récupérer à la ferme (ou expédition à votre charge) Une ruche est repeinte et renommée à votre guise et vous recevrez deux selfies de sa part en carte postale. Vous recevrez un bilan de son année (mes notes sur l’évolution de la ponte de la reine, mes observations générales, le nombre de kg produit ou le nombre de nouveaux essaims fait grâce à elle)
Renseignements et détails de l’opération Benoît Blachon – Ferme de Bissieux 42 590 St Paul de Vezelin Facebook :@fermedebissieux Mail : benoit.blachon@yahoo.fr
On pourra dire ce qu’on voudra : que ce n’est pas pour tout de suite, que c’est une conspiration des lobbies pro-insectes, qu’on arrête de nous parler de réchauffement planétaire alors que l’hiver a été glacial, que le Nutella c’est quand même carrément bon et que tant pis pour les grands singes, que Cléopâtre prenait déjà des bains, que manger des fraises en février est un droit constitutionnel et que les OGM ne sont pas si mauvais que ça puisqu’on autorise la pollution génétique dans l’agriculture bio…
On pourra dire, donc, ce qu’on voudra. Il n’empêche que lorsqu’on aura réussi à dézinguer la dernière des reines des abeilles, que les animaux auront tout donné pour nous gaver d’antibios et la terre tout sacrifié pour nous faire un été en hiver : on fera moins les malins devant nos gosses.
Ils seront chouettes les selfies de vacances dans le désert de Dunkerque, les promenades sur des sentiers lunaires entourés de champs secs comme des coups de trique, à compter les années qu’il nous reste à vivre…4 selon Einstein une fois que l’abeille aura disparu. Car celle-ci tient entre ses petites pattes une grande partie de notre régime alimentaire et nous risquons bien de devoir, dans un futur proche, polliniser nous même avec nos gros doigts, en costume jaune et noir pour le folklore, et en faisant bizzz bizzzz parce qu’il faudra bien en rire.
Benoît Blachon est de ceux qui ont choisi de vivre au milieu des reines et des princesses, en assistant le seul système monarchique au monde capable de donner à manger à l’homme. Il est apiculteur, et pour nous, une sorte de super héros en combinaison de cosmonaute et bichonnant ses ruches entre deux supers combats pour la sauvegarde de notre espèce.
Rencontre un jour de grand froid, à la ferme de Bissieux, avec celui qui prépare le réveil de la nature et de ses minuscules chevaux de bataille ailés, pour que les licornes aient encore quelque chose à se mettre sous la dent, et les amoureux des fleurs à faire parler…
Du Képi au casque colonial
Nous sommes à Saint-Paul-de-Vézelin, il fait -10° ou peut être même moins. On se demande bien comment des abeilles feraient pour dormir par un froid pareil, si ce n’est d’un sommeil éternel.
Benoît a 31 ans, une femme et presque 2 enfants. Il vient d’une famille de tradition militaire qui produit un gendarme par génération. Lui, c’est par besoin de rigueur qu’il rejoint les rangs. Il passe 5 ans à s’endurcir dans un métier qu’il considère comme noble pour finalement l’abandonner, désabusé par le peu de reconnaissance qui lui est lié. Après s’être essayé à quelques jobs abrutissants aux antipodes de ce à quoi il aspire, il décide de faire un bilan de ses compétences qui l’emmène tout droit vers les travaux de la terre. Il fait maints stages et formations en bûcheronnage, maraîchage, agriculture, danse classique et apiculture. Il réalise entre autres choses qu’il est incapable de tuer des bêtes, lui qui élève parfois au biberon des lapins de garenne orphelins. De là à voir Blanche Neige dans un corps de bûcheron, il n’y a qu’un pas… Fan d’agriculture bio, d’écologie et des sociétés d’insectes, il décide de se lancer dans le maraîchage et l’apiculture. Pendant quelques années, tout en continuant les formations, il se fait offrir des ruches à Noël et peaufine ses recettes de confitures. Pour en arriver à son sacre d’aujourd’hui: une communauté d’abeilles gérable de façon artisanale et une production végétale pérenne et transformable à façon. Il propose donc des jus de poires et de pommes qu’il souhaiterait distribuer dans les comités d’entreprises ( à bon entendeur…), des confitures bios, des fruits rouges bios et du miel bien sûr, qu’il vend sur le marché de Perreux en saison les vendredis (il vous avertira sur sa page facebook lorsqu’il y sera à nouveau présent). Connaît-on de meilleure raison pour prendre le voile ?
Le miel vaut bien quelques piqûres
Car non, le voile ne protège pas Benoît de toute la vindicte de ses abeilles. Il lui faut accepter d’être un éternel intrus et de recevoir son dard quotidien. Car si l’apiculteur est là pour aider ces travailleuses acharnées à produire du miel, elles n’entendent pas se faire enfumer sans défendre leur royaume au péril de leur vie. Une vie de labeur et de combats s’il en est. Alors qu’elle porte encore des couches, une abeille est agent d’entretien. Puis nourrice, architecte, magasinière, ventileuse, gardienne. En somme, plus elle avance dans l’existence, et plus sa tâche est risquée. Lorsqu’elle est prête pour le trépas, elle sort butiner pour ramener le nectar et, si elle n’est pas chassée, piégée, empoisonnée par un pesticide ou écrasée par une tapette, elle meurt souvent d’épuisement à l’extérieur de la ruche. Elle pourrait peut-être, avec un peu de fièvre syndicale, aspirer à un destin plus clément…
La misogynie n’a qu’à bien se tenir car, s’il y a peu de chance qu’on « détrône le roi des cons », le roi des abeilles n’est, lui, pas prêt de naître. Un mâle, ou faux bourdon, est chassé de la ruche dès qu’il n’y a plus rien à manger au début de l’automne car c’est une bouche inutile à nourrir. Jusque là, effectivement, s’il est génétiquement programmé pour glandouiller, autant qu’il le fasse dehors. Mais il l’est également pour se reproduire et là réside toute la pénibilité de son existence…Il doit se mettre en quête d’une ruche dans laquelle des reines sont à naître…Dès qu’il l’a trouvée, il se mesure à ses congénères, observe l’écume aux lèvres la toute jeune reine se pavaner et attend le moment opportun pour lui présenter ses hommages. C’est là qu’il devra bientôt butiner les pissenlits cette fois ci par la racine. Car il meurt atrocement émasculé dans un coït du diable. Un destin pas franchement enviable non plus…
La reine, enfin, après avoir rempli sa «spermathèque » de la semence de nombreux mâles partis rejoindre un monde meilleur, crée sa ruche, et passera environ 5 ans à pondre et à manger de la gelée royale. Ses multiples filles veilleront à ce qu’elle soit épargnée par la disette. Car le miel, que les abeilles fabriquent en se passant de bouche en bouche le sucre des fleurs, représente la réserve de nourriture dont la ruche a besoin pour survivre en hiver. C’est là que Benoît intervient. Au printemps, il doit amener ses ruches là où il y a des fleurs, d’acacias dans un premier temps. Il leur fait faire ensuite 3 ou 4 bonds en altitude et chaque transhumance correspond à une récolte particulière. C’est pourquoi il propose différents miels : de ronces, de pissenlits, d’acacias, de forêt et de sapin. La saison terminée, il redescend toute la petite famille près de la sienne et remplace les hausses de la ruche par un nourrisseur rempli d’un sirop et d’une infusion de plantes, pour que ses protégées ne soient pas prises au dépourvu lorsque l’hiver sera venu.
Si la science ne sait pas encore sur quel critère les abeilles choisissent au suffrage universel leur reine alors qu’elle est encore une larve comme les autres, vous savez, vous, pourquoi Benoît les a choisies, elles. Elles sont le symbole de l’organisation sociale, de la sagesse, de la bravoure, et du destin sublimé (Platon disait d’ailleurs que les hommes sobres se réincarnent en abeilles). Nous lui souhaitons du pollen à faire éternuer la terre entière, des ruches populeuses, un tintamarre de battements d’ailes et des fruits généreux gorgés du sucre de l’été, pour que les fraises melba, les crêpes au miel et les gaufrettes à la confiture arrondissent encore longtemps nos angles.