Espace culturel à usages multiples
ÉLOGE DE LA CURIOSITÉ
C’est un lieu comme une terre arable laissée un temps sans récolte à porter, puis de nouveau ensemencée, cultivée, mise en blé. Un ancien lieu de labeur fauché sûrement par la modernité, qui, s’il n’avait pas eu autant de vie à recycler, aurait été gelé dans sa vaine vacuité, sans plus de matières, organiques ou symboliques, à composter. Un lieu composite, métissé, dont le supplément d’âme est à la curiosité le biotope idéal. Un lieu fait de bric et de broc, de matières réorientées, d’objets disparates réinsérés dans un tout accordé, d’assises aussi dépareillées que les corps supportés, de cagettes multicolores dessinant au mur un cubisme à la Mondrian ou, au sol, des mange-debout improvisés. Un lieu qui, après avoir vécu au rythme cadencé d’un quotidien ouvrier, est devenu la chronique foisonnante d’une culture annoncée. On pourrait y croiser les versions 2.0 d’un Hemingway fauché, d’une Niki de Saint-Phalle cherchant un grand espace pour une de ses Nanas ou une séance de Tirs croisés, d’un Brassens se marrant à son génial phrasé, ou d’une Delphine Seyrig venue présenter son opus féministe, un nouveau Scum Manifesto ou Maso et Miso vont en Bateau.
C’est vrai qu’on imagine facilement les artistes s’y plaire, et les publics s’y complaire, les uns et les autres dans une réelle proximité, bien au chaud dans ce « comme à la maison » qui nous fait à la fois amphitryon et invité. On a envie, sûrement, d’y peindre pieds nus, d’y rire à gorge déployée, d’y danser sur des sons électro, jazzy ou rock, d’y inventer une milonga sur des airs de bandonéon, d’y voir une comedia dell’arte, un stand upper, Guignol, Gnafron ou, pourquoi pas, des virtuoses du vide-greniers. Parce qu’à cette friche fertile : rien d’impossible. Comme une Villa Médicis urbex, sans fresques ni dorures, dans son jus fait d’huile de coude, où la culture, sous quelle que forme qu’elle soit, a besoin de peu pour produire du « être ensemble », et laisser penser à un nouvel horizon, contributif, participatif, transitif.
Halle Hybride est un tiers-lieu culturel ouvert au Coteau le 5 octobre 2024, aux abords d’un long fleuve tranquille, et temporairement fermé depuis janvier dernier, dans l’attente d’un nouveau site plus adapté. Portée par l’association du même nom, elle s’attache à insuffler une vitalité nouvelle à la scène locale, en offrant un espace ouvert et modulable où se rencontrent les arts vivants et les initiatives créatives dans une expression libre et plurielle. A la croisée des disciplines et des sensibilités, sa programmation se nourrit d’une curiosité sincère pour la diversité des formes artistiques et des voix émergentes. Concerts, spectacles, expositions, marchés aux puces… rencontres et expérimentations tracent la voie d’une culture vivante, mouvante, inclusive, loin de l’érosion et de l’élitisme.
Cet « espace-temps » en résonnance avec le sien nous invite à la découverte, à l’exploration, au dialogue, à la curiosité bordel. Cyrile Meilheurat est au coeur de cette énergie partagée, qui crie un « tous.tes aux abris » fait d’ouverture d’esprit. Il nous parle de cette aventure en marche, celle d’un écosystème culturel dont nous pouvons, voire devons, être.

Bonjour Cyrile, peux-tu nous présenter la Halle Hybride en quelques mots ?
-C’est un lieu culturel et créatif, une aventure collective pour expérimenter et réinventer le territoire. L’idée de départ était de faire se rencontrer l’inventivité, la culture et l’engagement citoyen au sein d’un espace atypique et modulable. Concrètement, ça veut dire des concerts, des spectacles, du théâtre, du Comédie Club, des expos, mais aussi des marchés aux puces, des thés dansants, du coworking et tout ce qui peut induire de la création et des échanges. On a ouvert le 5 octobre 2024 et, dès la phase de lancement, on a organisé une dizaine de soirées…
D’où t’est venue l’idée de ce projet ?
-De loin. J’ai toujours travaillé en lien avec le milieu culturel et associatif, dont 25 ans passés à la programmation des Mardis du Grand Marais. J’ai eu l’occasion, lors de festivals, de découvrir des tiers-lieux avec un côté « friche » que je trouvais être un formidable support à l’imaginaire. Et je trouvais dommage que ça n’existe pas à Roanne. L’idée a germé comme ça.
Tu as mis longtemps à trouver le lieu adéquat ?
-Oui, 6 ans. Il y a eu plusieurs coups de foudre qui ont fait feux de paille, pour cause d’insalubrité notamment, dans une ancienne piscine ou dans une halle vers la gare par exemple. On a finalement trouvé cet ancien site industriel en bord de Loire. Et nous sommes maintenant à la recherche d’un nouvel espace, plus adapté à nos ambitions et à la diversité des formats que nous avons développés.


Le lieu en lui-même, justement, comment a-t-il été pensé ?
-On voulait qu’il reflète la sobriété et l’inventivité. On l’a donc transformé grâce au réemploi de matériaux. Le résultat était bigarré, plein de caractère et totalement… hybride.
Et concernant le modèle économique ?
-Il est complètement transparent. On ne voulait pas dépendre uniquement des subventions, et on s’appuie d’abord sur nos propres ressources : le bar, les adhésions, les dons, les entrées et même les privatisations. Pour te donner une idée, le bar représente environ 62 % de nos recettes, les adhésions 11 %, les dons et les entrées 8 % chacun. Les subventions, c’est seulement 2,4 %, mais ça reste important : ça sécurise certaines étapes et ça crée un climat de confiance pour lancer de nouveaux projets.
Vous avez aussi développé des collaborations originales avec des marques et créateurs locaux…
-Exactement ! L’idée est d’imaginer des événements sur mesure pour faire résonner l’identité d’une marque, d’une entreprise ou d’un créateur. Avec notre équipe, et notre réseau, nous pouvons concevoir le projet qui mettra en lumière leur univers : une soirée où la musique, l’ambiance et même la scénographie s’accordent à leur histoire. Le public vit une expérience unique, la marque gagne en visibilité, et nous, on crée du lien entre la culture et les opérateurs économiques du territoire. C’est une façon de transformer la Halle Hybride en un espace où les idées et les identités se rencontrent.
Quel impact a Halle Hybride sur le territoire, concrètement ?
-Il est multiple. D’abord, on a déjà créé un emploi à temps partiel pour soutenir l’activité. Ensuite, on a fait travailler 38 techniciens et artistes sur la première année, tous rémunérés par cachets. Et puis, il y a l’énergie bénévole : plus de 900 heures offertes depuis l’ouverture, soit entre 3 et 5 bénévoles mobilisés à chaque événement. Sans parler des retombées en circuits courts, entre les repas commandés, les nuitées réservées, la carte du bar et ses produits locaux … Et puis, on implique d’autres associations, l’idée étant d’être chevillé au collectif.
Comment se construit la programmation ?
-Sur des esthétiques différentes, mais toujours dans la recherche de qualité. Ce qu’on souhaite, c’est créer de l’appétence pour les nouvelles expériences, gagner la confiance du public et l’amener à être curieux, quelle que soit la proposition. On travaille sur une programmation semestrielle très variée, pour que les gens puissent se projeter. Mais il y aura toujours des rdvs au débotté, pour le plaisir de l’inattendu.

Vous pouvez également accueillir des évènements privés ou professionnels ?
-Oui, la privatisation de nos espaces est une autre facette de l’activité. On fournit les équipements techniques, la restauration locale, et même la possibilité d’ajouter une dimension artistique à l’événement. Ça permet de diversifier nos ressources, tout en restant cohérents avec notre ADN culturel. En fait, il y a plein de pistes à explorer ensemble.
Si on veut soutenir la Halle Hybride, comment fait-on ?
-En parlant de nous autour de soi, le bouche à oreille est précieux. Mais aussi en adhérant, en faisant un don ou via le mécénat et le sponsoring pour les entreprises. Et en venant nous voir, dès que nous aurons trouvé notre nouvelle adresse. On a également mis en place une billetterie solidaire, pour que des particuliers ou partenaires puissent offrir des places à des publics très éloignés de la culture.
Halle Hybride va-t-elle continuer à s’inscrire durablement sur le territoire ?
-Oui, pleinement. Halle 7 a fermé, mais le projet, de halle= hybride, continue. Cette première implantation a été pensée comme une phase d’expérimentation : tester un modèle, éprouver un rapport au public, mesurer les usages, affiner une gouvernance. Aujourd’hui, l’association Halle Hybride capitalise sur cette année fondatrice pour ouvrir un nouveau chapitre. La fermeture d’un lieu n’est pas une fin en soi : c’est un passage. Ce que nous avons construit dépasse les murs. Ce sont des pratiques, un réseau, une manière de faire culture autrement, en lien étroit avec le territoire. Halle Hybride reste donc en mouvement, fidèle à son ADN : curieuse, collective et résolument hybride.
Que peut-on souhaiter à la Halle Hybride ?
-Qu’elle nous donne raison d’avoir pris la liberté d’essayer, qu’elle devienne, par la force du collectif, un véritable vivier d’artistes émergents, et qu’elle s’inscrive dans l’esprit de tous les curieux.ses alentours comme un laboratoire artistique, social et culturel.
A la recherche d’un nouveau lieu…
06 21 72 67 21
www.hallehybride.fr
Photos © Sarah GONTARD & © Amélie REYNAUD

