Exploitation viticole en biodynamie
L’équation granitique en Côte Roannaise

C’est une histoire de granite fatigué par le temps, désagrégé lentement en une multitude de petits fragments friables, drainants et sableux, qui, sans démériter, se sont agglomérés en arène pâle donnant à notre sol son identité géologique, puis à un certain cépage sa matrice organique. Alors il paraîtrait, d’un point de vue strictement agronomique, que cette terre serait, avec sa faible réserve minérale et hydrique, peu fertile. Soit. Oui mais. Il y a un hic. Car après avoir gouté les fruits nés de cette austérité, somme toute prolifique, force est de constater qu’il peut exister une pauvreté bénéfique. Et si cette observation serait certes irrecevable en termes sociologiques, ou disons plus difficile à encaisser, sa pertinence est, en termes aromatiques cette fois, une évidence beaucoup plus facile à avaler. Alors ok, notre sol hérité du granite ancien n’est pas adapté aux cultures intensives. Grand bien lui fasse d’aller finalement dans le sens du vent. Pas de betterave sucrière ni de tomate sous serre à consommer en hiver, pas de tulipe aux cycles accélérés ni de blé tendre aux rendements élevés. A la quantité, dépendant souvent de semences brevetées et d’herbicides associés, ce substrat là préfère la qualité, et la détermination de plantes endurantes devant aller puiser profondément leurs ressources ou leurs secrets bien gardés. Parmi elles, la vigne, cette liane de temps long, qui grimpe autant qu’elle s’enracine, et dont le cep, ou tronc, ouvre ses bras sur des rameaux annuels qui donneront la tendance de nos dégustations. Rien d’impossible à ses tiges ligneuses qui, de la contrainte naturelle et de la lutte permanente tirent l’élégance de vins fins, précis et tendus. La Côte Roannaise, dont nous parlons depuis le début, est particulièrement adaptée à cette culture-là, et ses sols d’arène, bien moins propices aux moisissures et autres maladies fongiques, révèlent un fruit à l’expression forte, aussi convaincante qu’allégorique. Le Gamay Saint-Romain en est le cépage historique, indétrônable roi des vins de soif nobles, légers en alcool et peu tanniques. Gouleyants, disait-on avant.
Bien sûr, ce patrimoine culturel et paysager doit beaucoup à une interaction complexe entre la biodiversité, léguée par la polyculture d’antan, le climat, l’exposition et… un.e alchimiste doué.e pour la transmutation. Parce que la notion d’auteur. ice est inséparable de l’oeuvre viticole, nous nous intéressons aujourd’hui à un fleuron de la Côte Roannaise, ayant en son temps oeuvré pour l’obtention de l’AOC : Le Domaine Sérol, à Renaison. Situés entre 400 et 550 mètres d’altitude, ses 38 hectares plantés en coteaux granitiques, entre Loire et reliefs volcaniques, font la fierté identitaire de vins lisibles, sincères, de caractère. Qui ne seraient pas sans l’art et la manière de Carine et Stéphane Sérol, leur équipe avec eux, leurs ascendants avant eux. Ils nous livrent ici l’histoire de ce vignoble familial, certifié en agriculture biologique et biodynamie, qui encense le terroir et le pérennise. En lien intime avec leur environnement, ils résolvent l’équation granitique, donnant à l’inconnue x une valeur universelle.

Bonjour Carine, bonjour Stéphane. Le Domaine Sérol est avant tout une histoire familiale, pouvez-vous nous la raconter ?
Stéphane : en effet, on sait que la maison appartient à ma famille maternelle depuis le 17ème siècle au moins. On imagine à l’époque un schéma classique de polyculture, une paysannerie très pauvre, qui faisait du vin en complément quand le temps ne manquait pas. Les choses ont changé avec mon père Robert, qui a repris assez jeune un domaine modeste, de 2-3 hectares, auquel il a donné une impulsion nouvelle, autour de la vigne exclusivement. Il a donc arrêté toutes les autres cultures, puis a décidé de mettre le vin non plus en barique mais en bouteille… et de le commercialiser. La qualité du vin est donc devenue un sujet, dans les années 70/80.
Oui, car jusque-là, le Côte Roannaise était déclaré en vin de table. Quand a-t-il obtenu l’AOC ?
S : en 1994. Mon père était président de l’association des vignerons de la Côte Roannaise quand le projet de demande de reconnaissance par le label a été porté et que la qualité de la production a été tirée vers le haut. Et j’ai rejoint l’aventure en 1996, après des études ciblées et un périple viticole, en France et à l’étranger.
Qu’est-ce qui vous a décidé à vous engager dans cette voie ?
S : J’ai toujours été très attaché au terroir, au végétal. Mes deux frères aînés se sont orientés différemment mais pour moi, c’était assez évident, depuis tout petit. Je trouve ça passionnant, ce modèle à la française, avec une unité de métier qui fait que le vigneron assume l’ensemble du travail, de la culture de la vigne à l’élaboration du vin. Dans de nombreux autres pays, il y a une séparation plus nette des rôles entre le wine grower, celui qui fait pousser la vigne, et le wine maker, celui qui vinifie.
Et vous Carine, quand avez-vous rejoint l’aventure ?
En 2008, après des études de commerce. Développer l’export et trouver de nouveaux marchés m’a plu tout de suite. Et puis j’ai aimé ce monde, comme j’aime la dégustation et la gastronomie. C’est une passion que nous partageons avec Stéphane… les échanges, les découvertes, les dégustations à l’aveugle. Il serait de toutes façons impossible de s’inscrire dans la durée sans être curieux et gastronomes.
Vous avez agrandi le domaine n’est-ce pas ?
Carine : Oui, bien sûr, et nous avons défriché, replanté et remis en valeur des parcelles entre 400 et 550 mètres d’altitude, en restant fidèles à l’identité du territoire et à son cépage historique. Nos 38 hectares d’aujourd’hui sont plantés en coteaux granitiques, dans un vignoble marqué par un climat semi-continental, plutôt sec et venté. 35 hectares sont dédiés au Gamay sur coteaux et 3 à des cépages blancs, le Chenin et le Viognier.

Pourquoi avoir fait le choix, majoritairement, du Gamay Saint Romain ?
S : Le Gamay Saint Romain est le cépage autochtone de la Côte Roannaise. C’est un gamay à petites baies, qui donne des vins épicés, élégants, peu sucrés et donc avec un degré d’alcool modéré. Ici, sur des sols granitiques, la vigne doit se battre pour se nourrir et ses fruits n’en sont que plus intenses. Disons qu’ils se méritent, et ce cépage est parfaitement approprié. Il est d’ailleurs mis à l’honneur dans un conservatoire. Et pour nous, le travailler, c’est préserver un patrimoine végétal unique.
Vous êtes engagés depuis longtemps dans une viticulture exigeante, respectueuse des écosystèmes. Cette transition était une évidence pour vous ?
C : Oui, parce que tout commence à la vigne. Nous avons progressivement converti le domaine à l’agriculture biologique, puis à la biodynamie. Aujourd’hui, toutes nos parcelles sont certifiées Agriculture Biologique par Ecocert et en biodynamie sous le label Biodyvin. Notre objectif est de stimuler le vivant, de préserver les sols et de respecter les cycles naturels. Cela demande beaucoup de travail, mais c’est la condition indispensable pour obtenir des raisins de grande qualité.


Quelle est la différence entre bio et biodynamie ?
S : En fait, on peut être certifié en bio sans l’être en biodynamie, mais pas l’inverse. En viticulture biologique, l’objectif est d’exclure les produits chimiques de synthèse, mais la biodynamie va plus loin : elle considère le vignoble comme un organisme vivant, elle intègre des préparations spécifiques, des décoctions ou des tisanes, et elle s’appuie sur les rythmes naturels pour guider le travail de la vigne. Le calendrier lunaire par exemple, que mon père a toujours utilisé, comme la plupart des anciens. Et là où le bio limite les intrants, la biodynamie cherche à renforcer l’équilibre et la vitalité du sol et de la plante.
Comment cela se traduit-il sur le terrain ?
S : Par beaucoup d’observation et de présence ! Il y a des cycles de repos mais la vigne est une liane qui nécessite 13 interventions manuelles par an. Nous avons aussi fait le choix de travailler en haute densité de plantation, malgré les difficultés de mécanisation que cela implique. La ressource humaine est importante. Nous sommes 10 toute l’année, 22 au printemps, et environ 70 pendant les 12 jours que durent les vendanges.
Le chai est magnifique et, j’imagine, en accord avec votre philosophie globale ?
C : Oui, et c’est vrai qu’il a nécessité des investissements importants, par étapes. Il est équipé en panneaux photovoltaïques, géothermie, etc. et nous sommes presque neutres en consommation d’énergie, alors que la vinification en demande beaucoup. Tout a été pensé pour tendre vers une qualité sobre et durable. Les raisins sont vendangés à la main, transportés en petites caisses, triés sur table vibrante, puis encuvés par gravité. Les vinifications se font avec un minimum d’intrants et exclusivement en levures indigènes. Les rouges sont vinifiés principalement en cuves béton, mais aussi en cuves bois ou en amphores, tandis que les blancs sont vinifiés en fûts.
Parlez-nous de votre gamme justement…
C : Nous produisons plusieurs cuvées parcellaires en AOP Côte Roannaise rouge : Éclat de Granite, Oudan, Perdrizière, Chez Muron ou Chez Coste, certaines vinifiées en amphore. Nous élaborons également des blancs en IGP d’Urfé à partir de Viognier et de Chenin, ainsi que les vins du Vignoble des Blondins, en copropriété avec la famille Troisgros.

Et qu’en est-il des vins « Sérol Champs Libres » ?
S : L’idée est née après le gel dévastateur de 2021, pour nous assurer une production en blancs, rosés et pétillants vinifiés à partir de raisins biologiques issus d’autres parcelles de la Loire. C’est un projet qui s’inscrit dans la durée puisqu’il nous permet de créer des cuvées libres, originales, en Vins de France, tranquilles ou en méthode ancestrale, et de réserver la plus grande partie de notre terroir au Gamay Saint Romain, qui lui va si bien.
Vous êtes également très investis dans l’association Loire Volcanique…
S : J’en suis le président depuis sa création en 2019. Loire Volcanique oeuvre à la promotion des zones viticoles de l’Auvergne, du Forez, du Roannais et de Saint-Pourçain. L’idée est de nous imposer, tous.tes ensemble, parmi les vins de Loire. Et le travail commence à porter ses fruits.
Votre caveau est ouvert au public sans rdv, du lundi au samedi. C’était donc important pour vous de conserver un lien direct avec le consommateur ?
C : Primordial même ! Fanny et Alix s’occupent quotidiennement des dégustations et des ventes au caveau. Nous proposons également des visites commentées sur rdv cette fois. Bien sûr, nous avons pour clients des cavistes et restaurateurs partout en France, et exportons dans 40 pays, mais il faut alimenter cette dynamique locale de valorisation de nos terroirs par la dégustation. Et le tourisme oenologique prend de l’ampleur.
Que peut-on vous souhaiter ?
S : Que les vins de la Loire Volcanique, dont les nôtres, continuent d’interpeller, pour accéder à la place qu’ils méritent.
Photos @leboncliche
Caveau ouvert du lundi au samedi de 9h00 à 12h00, et de 14h00 à 19h00.

1 Mnt des Estinaudes, 42370 Renaison
04 77 64 44 04
contact@domaine-serol.com
www.domaine-serol.com

